Je masse mes bras douloureux tandis que je remonte les escaliers, vers le dortoir où j'ai laissé Aby hier soir.
J'entrouvre la porte, et laisse passer Mëya, qui se précipite vers son couchage, épuisée.
- Tu ne viens pas dormir, Eol?
Le vieil esclave me regarde, et me dit :
- Non, je vais fumer un peu dehors. Tu viens?
- … Vas-y, je te rejoins.
- Mëya, tu peux me rendre mon manteau?
Elle me le tend en se fendant d'un timide "merci".
Puis, je me tourne vers Aby, et l'appelle. Il bondit sur mon épaule et je sort en refermant doucement la porte dans un fracas feutré.
Le couloir est plongé dans l'obscurité, hormis un rai de lumière au bout. Je tire le pan de mur, dévoilant un balcon de bois.
Eol est en train de fumer une étrange pipe, toute torsadée autour d'une bulle de verre remplie d'eau. Il en tire des ronds de fumée grise qui se perdent dans l'air du matin, alors que le soleil pointe à l'horizon.
Je fouille dans la poche, cherchant ma pipe et mon tabac, et ma main butte alors sur quelque chose de dur et de râpeux.
Mon carnet de voyage. J'avoue n'avoir pas beaucoup noirci ces pages depuis quelques temps, mais enfin, qu'ais-je à y coucher?
- Qu'est-ce que c'est?
…
Je ne réponds pas, je feuillette les pages, puis murmure:
- Une chose qui me reliait au monde… mais dans ces murs, je ne sais…
- Je ne saisis rien à ce que tu me dis.
J'ai les yeux perdus dans le vague…
- Ce n'est pas grave, Eol, tu n'es pas le premier à me trouver étrange…
Etrange et paranoïaque…
Je sors ma plume à la page où est inscrit son nom, en lettres rondes et piquantes : Fallä Gelhëen.
Mes yeux de glace cherchent cette tignasse de feu et d'or,
Mais ne les trouvent point ici.
Dans ces lieux figés dans l'espoir d'un signe
Sur le papier, il n'est plus d'autre échappatoire
Que les songes, éveillé ou non.
Et que me disent-ils, perdus au matin
Des ombres dormantes, dans l'attente silencieuse.
Il y a peu, j'avoue avoir été excessif,
Je n'y ai pas donné de raison, et pourtant…
C'est sans doute que j'ai trop de mal à accepter
Mes propres actions. Ce que je dis, surtout à toi,
Même si c'est toujours sincère, je le regrette trop souvent.
Je ne sais pas si ce message te parviendra, de là où je me trouve,
Mais enfin, jolie fée verte…
- Belle écriture, mon gars. A une belle femme, a n'en pas douter…
Eol me regarde de ses petits yeux fatigués, par la nuit et les années. Son sourire fait plisser ses rides.
- A n'en pas douter, en effet, Eol… c'est bien là ma seule certitude avec elle.

Ca y est mon ami, au titre maudit dis-tu presque,
Ca y est, tout en douceur, tout en tendresse,
Sans pleurs, sans douleur, j'ai fermé ce qu'il reste,
Miroir d'acier qui renvoie aux Méduses leurs caresses.
Je n'offre rien, tout en souffrances,
Je perds tout, et sans méfiance.
Et l'on m'observe, milles couleurs d'yeux qui attendent,
Et mes sourires qui répondent à leurs idées gourmandes.
Oh as-tu appris, ailleurs, quelque part, ce que l'on dit,
Quand on ne sait dire, et qu'il faudrait cesser de sourire ?
Mais je souris, et ça se voit.
Dieu qu'il serait bon que je ne sois parfois.
Merci.