J'ai préféré laisser Aby se reposer dans le dortoir. Et c'est d'ailleurs préférable, il n'aurait pas supporté ce froid…
- Eh, mon gars, viens nous donner un coup de main, le client va arriver.
Je me précipite vers les vannes, qui déversent alors un flot d'eau glacée dans un bassin de bois.
- Merci bien. Bon sang, ce n'est plus de mon age, ce genre de choses…
Le vieil homme me sourit en massant ses bras douloureux.
- Ne t'inquiète pas, Eol, je m'en occupe, vas te reposer un peu.
Eol me regarda avec un pétillement dans les yeux, puis alla, claudiquant, vers la petite pièce où l'on nous permettait de prendre une pause, vers la mi-nuit.
Mëya tremble de froid, en remuant les essences avec l'eau avec une grande pagaie.
Je m'approche d'elle, et lui met mon manteau sur les épaules. Il est trop grand pour une si petite fillette, mais qu'importe, elle en a plus besoin que moi.
- Merci, mais, tu va te geler…
- Ne t'inquiète donc pas, j'ai l'habitude.
- Vite, dépêche-toi, le client va arriver…
Et ce faisant, elle ouvre la porte en grand, laissant passer une énorme bête, au moins aussi grande que deux hommes, massive et trapue. Harnachée dans une armure bleue et or blanc, elle porte un long bâton d'ébène qui se termine en boucle, où deux lampes bleues pendent en s'entrechoquant.
- Soyez le bienvenu, dit Mëya en s'inclinant.
Ce à quoi la créature répondit dans un langage que j'assimilerais à un grincement.
Tandis qu'il se dirige vers le bassin, je me penche vers Mëya, et lui murmure:
- Qu'est-ce que cette chose?
- Un Minÿon des terres gelées, par delà la Barrière.
- La Barrière?
- Oui, c'est la frontière entre les terres australes et le continent. On m'a dit que c'était comme une immense haie de glace. Tu ne sais donc rien de ce monde.
- C'est à dire que je ne suis pas d'ici… et je me demande encore comment j'ai pu passer d'Aspenn à ici…
Puis, voyant qu'il entrait avec son armure dans l'eau, je lui lance qu'il fallait qu'il se dévêtisse. Mëya m'attrape par le bras et me dit :
- Non, arrête. Les Minÿons sont ainsi, ils n'ont que cette armure.
- Tu n'es pas en train de me dire qu'il… qu'il n'est qu'une carcasse vide?
- Eh bien si, justement.
Je vais m'asseoir devant le vieillard, qui buvait un liquide chaud et sirupeux dans une grande tasse.
- Tu t'es occupé du client? Il était satisfait?
- Oui, enfin je pense, je ne connais pas vraiment la langue des Minÿons, lui dis-je, un brin sarcastique.
- Ne t'inquiète pas, ça va venir. Ces bestioles n'ont pas vraiment de vocabulaire de toutes façons.
Puis il me tend sa tasse.
- Tu en veux? Ca aide à tenir, tu peux me croire.
Je le repousse gentiment.
- Non, merci. Je n'en ai pas besoin pour rester éveillé toute la nuit.
Eol hausse les épaules et reprend une gorgée.
- Tu y viendras bien assez tôt, crois-moi. Quand tu auras autant d'années de travail que moi, tu seras bien content de trouver cette saleté pour te tenir debout.
- Je n'ai pas l'intention de rester toute ma vie dans cet endroit.
- Ca c'est ce que tu crois… on est plus nombreux que tu ne le crois à avoir pensé ceci, et puis, vois où nous en sommes…
Il toussa, et reprit.
- Et puis, où irais-tu? Les routes sont bien gardées par les gardes Shïivas.. et s'il n'y avaient qu'eux. Mais les chemins vers Issÿon sont remplies de Sauvageons.
- Des sauvageons?
- C'est comme ça qu'on les appelle ici. Loups, tigres Sÿlves, taupe-garous, et j'en passe…
Il n'empêche, je n'ai vraiment pas l'intention de moisir ici… j'aime trop la liberté pour m'enchaîner…
par John L. Kurtiss
publié dans :
Carnets de route
