Au détour d'un sentier bordé d'herbes folles, en route pour les terres du Sud, je croise un vieillard, assis sur le bord du chemin sur une pierre ronde et lisse. Il est affublé d'un long manteau râpeux, et d'un chapeau noir à larges bords. Avec le grand bâton de bois qu'il tient à la main, il me barre la route et lève la tête vers moi.
Son visage est buriné, il a une petite barbe grise et drue, et ses yeux, tirant sur le gris fade, me fixent intensément.
- Connais-tu l'histoire de Myrddin, voyageur?, me dit-il d'une voix enrouée.
Et avant que j'ai pu esquisser une réponse, il continue :
Long sommeil d'ivoire,
Seul dans une tour de vents,
Sous le sol de vert et de roches,
Rêvant de sa douce traîtresse.
Myrddin, Merlin, Myrddin,
Il songe sans cesse
A ses cheveux noirs et
Ses yeux d'ébène, triste
Qu'il est de n'avoir plus qu'eux.
Myrddin, Merlin, Myrddin,
Une araignée, portée par le vent,
Sous les menhirs chuchote :
"Oublie, et oublie l'oubli même.
Laisse le temps, la pluie, la fille."
Myrddin, Merlin, Myrddin,
Hélas, il n'y peut songer
De renier ce doux conte
Aux tréfonds du néant
Dans ces abîmes d'esprit.
Myrddin, Merlin, Myrddin,
Cette histoire, ce rêve
De dragons et d'épées,
Est la seule qui lui reste.
Car vous le savez…
Triskel et dolmen ne poussent plus
En pays des pommes d'Avalon.
- Les pommes d'Avalon? Qu'est-ce exactement?
- C'est un lieu oublié des hommes et des loups, dans un temps qui n'est plus notre, me répondit le vieil homme, en fixant maintenant Aby, avec un air de nostalgie. Quelle charmante créature, un feu-furêt à n'en pas douter…
Je commençais à trouver cet étrange homme sympathique.
- Pourquoi ne me dîtes- vous pas votre nom, vieil homme? Nous pourrions converser en chemin…
- Mon nom, comme mon cœur, ne m'appartient plus depuis longtemps. Quant à mon chemin, je m'étonnerais que tu veuilles m'y suivre, John, du moins pour le moment.
J'étais stupéfait.
- Comment connaissez-vous ce nom?
Imperturbable, le vieillard se leva, épousseta son manteau, et revissa son chapeau sur son front ridé. Puis il sourit, faisant luire ses vieilles dents à moitié jaunies, et dit :
- Tu es étrange, mon garçon… Tu vis dans un rêve, dont tu maîtrises les tenants et aboutissants, et pourtant, tu n'en contrôle pas les intervenants… Je me reconnais bien là, à songer les yeux ouverts…
Il ramassa son bâton, et commença à s'engouffrer dans les herbes hautes.
- Je ne te dis pas adieu, mais à très bientôt, mon garçon… à très bientôt.
Puis, s'éloignant, il s'arrêta soudain, et se retourna avec un sourire en coin. Il releva le bord de son chapeau, et me lança d'un air mystérieux :
- Mais surtout, John … Un loup est libre, mais trop souvent solitaire… Si c'est la vie que tu choisis, méfie-t'en.
- De quoi?
- Des sentiments, et des troubles qu'ils causent. Surtout chez toi… Tu donnes trop, en trop peu de fois, et cela effraie. N'oublie pas… Persévérance et obstination ne sont pas de même nature.
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