Cette cité m'aura plus abattu que je ne l'aurais cru au premier abord. Cela fait déjà près de cinq jours que j'ai repris ma route vers le Nord, abandonnant la cité de Nëckba pour les contrées froides des rives de la Mer d'Anarïon, et pourtant, je continue de ressentir ce vide, une boule nébuleuse et grise au creux de mon âme.
Les côtes ciselées de Tanathön me font face, tandis que j'observe l'ondée frémissante à la surface de la mer, assis sur une pierre lisse près de la falaise.
Le vent souffle en bourrasques violentes, et je me suis emmitouflé dans mon manteau de cuir. Aby s'est réfugié dans le repli du col et tremblote, moins à cause du froid que parce qu'il a une peur panique du vide. Je le sens se cramponner à mon épaule, plantant ses petites griffes noires dans l'encolure.
Je ne dis rien, je me contente de fumer la pipe à long goulot que je garde toujours dans une de mes poches. Les nuages bleus s'effilochent dans le ciel gris. Je sais bien que je le regretterais un jour de fumer autant, mais bon, après tout, il nous faut bien mourir de quelque chose. Pour ma part, j'aime autant trépasser en assumant mes bêtises que celles des autres. Trop de gens meurent par la faute de leurs congénères… négligence ou non.
Un bac fait la navette entre le continent et l'île-papillon de Cemenë, appelé ainsi à cause de sa forme étonnante. Cette dernière surgit de la brume, au loin, dévoilant ses collines et ses montagnes solitaires…
Décidemment, nous sommes bien seuls dans ces contrées, parfois.
Je crois que je prendrais la navette tout à l'heure. Pour l'instant, je me repose.
Peÿlos broute paisiblement l'herbe de la falaise, avec son pas nonchalant. Il me regarde un instant de son œil brun, puis continue d'arracher les rares herbes grises.
…
Je sens soudain une odeur. Un parfum d'épices et d'ambre, quelque chose d'enivrant et d'étonnamment familier…
par John L. Kurtiss
publié dans :
Carnets de route
