Au soir, alors que je trouve sur mon chemin un petit groupe de musiciens, je m'arrête quelques heures pour me reposer en leur compagnie.
Cela fait quelques temps déjà que je n'ai pas eu un peu de chaleur humaine, cela fait cruellement défaut dans ces terres vides.
A leur demande, je leur lit les premières pages de mon livre...
Tapis dans l’ombre,
Les serviteurs du Malin attendent,
Fantômes sans âme, démons endormis,
L'heure où le sang pourpre
Coulera à flots sur l’astre de la nuit.
Alors viendra le temps …
Villes anéanties, corps sans vie,
Et sur ce monde déchiré par le Mal,
Viendra s’asseoir sur un trône d’os et de mort
Abraxas, Seigneur des Ténèbres.
Alors viendra le temps …
Alors viendra l’âge …
… De
CHAPITRE PREMIER
INTRODUCTION EN ANTALION
Il traversait depuis de nombreuses heures une sombre forêt, tapissée de brume moite. Les rameaux, chargés de feuilles noires aux reflets émeraude, laissaient à peine passer la lumière du soleil, qui filait déjà pour laisser place à la nuit.
Cela faisait six jours qu’il cherchait à atteindre Gladdenstone, forcé par ce rêve étrange et pressé par la traque dont il était le chasseur…
Juché sur un cheval au crin sombre, pareil à la longue tunique de cuir noir de son cavalier, il avançait lentement, comme si le moindre bruit, le moindre sursaut pouvait ameuter une horde de bêtes. Le sac de toile que son destrier portait en croupe, rempli de victuailles et de matériel hétéroclite, tintait faiblement à chaque mouvement.
Une masse au pelage clair le suivait de près, la langue pendante, reniflant l’air environnant. Le voyageur jetait de temps à autre un regard furtif à son compagnon en souriant.
Il se rappelait le temps où son loup, encore jeune, et lui couraient à travers les bois clairs d’Atalan. Ils allaient jusqu’aux sources fraîches, où ils passaient des heures à en contempler le miroitement, rêvant de voir un jour l’entrée des Havres d’Enn bordant
Il se souvient de leurs jeux, dans la cité de Vayïl-Ynn. Ils couraient tous deux après les lucioles qui apparaissaient à la tombée du jour sur la citadelle elfique, l’éclairant d’une lueur mordorée. Puis ils remontaient par un escalier de bois vert, jusqu'à une vaste salle surplombant les constructions. Là, des dizaines d’oiseaux colorés dormaient paisiblement dans des cages d’or et d’argent. Il en ouvrait une, et laissait le volatile lui grimper le long de la main, encore à moitié somnolent. Il l’approchait ensuite d’une fenêtre taillée en ogives, et l’oiseau s’envolait dans l’air de la nuit, pareil aux feux d’artifices des fêtes de l’Endderë.
Mais ce temps était désormais révolu. L’essence de cette époque s’était évanouie, comme si elle n’eut jamais vraiment existée. Il n’y avait plus pour eux ni pluies d’étincelles colorées, ni rires d’enfants.
A sa dixième année, il entra comme apprenti à
Il passait de nombreuses heures dans la salle des Grimoires ou dans sa cellule, à consulter des dizaines de recueils poussiéreux emplis de glyphes.
Et, bien qu’il aimait énormément Brume, son loup, son apprentissage ne lui laissait guère le temps de s’occuper de lui. Toutefois, le maître de
Un jappement le tira de ses réflexions nostalgiques. Ils arrivaient à une intersection.
Le sentier se divisait, et s’enfonçait en deux directions dans les méandres de la forêt. La pluie tombait maintenant en grosses gouttes froides et fumeuses. Des mares se formaient ça et là, sur le sol boueux. Il releva ses fins cheveux blonds engorgés d’eau qui émergeaient de sa capuche, et fouilla dans son manteau râpeux.
Entre une longue pipe en bois gris, quelques sylmarins* et un morceau de parchemin, il finit par sortir un petit objet froid et métallique. Le petit disque, de bronze griffé et sale, émettait une étrange lumière et semblait forcer sa main vers le chemin de droite.
Le loup leva la tête vers son maître. Le rôdeur encapuchonné tourna ses yeux bleus vers son compagnon.
- Oui, mon vieil ami, il est tout près …
Il rangea le disque dans sa poche et donna un léger coup de bride à son cheval, qui reprit sa marche lente.
-----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
* Le Sylmarin est la monnaie de l’Antalion et se décline en trois sortes, en fonction de leur valeur respective : le Sylmarin de bronze, communément appelé le sylmarion, le Sylmarin d’argent, et enfin le Sylmarin d’or.
-----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
