Si vous parvenez à concevoir que ce que vous voyez n'existe pas, le contraire s'applique aussi : ce que vous ne voyez pas peut exister néanmoins...
C'est partant de cette constatation que j'ai été témoin, tout au long de ma vie, d'événements pour le moins contraires à l'entendement.
Ainsi, peut être avez-vous déjà eu cette désagréable impression d'être suivi, ou observés alors que vous êtes seul dans la pièce.
Tout cela remonte à l'époque de mon enfance, ce qui est assez lointain finalement, de là où je me trouve aujourd'hui.
La première fois que je l'ai vue, je crois que j'étais assez jeune. Nous habitions, avec mes parents, dans une petite ferme isolée au sud de Cerïs, en Antalion. Beaucoup de bois, de verdure, j'aimais assez m'y balader...
Et un soir, alors que nous étions dans la salle commune, j'ai distraitement tourné la tête vers le couloir qui conduisait à ma chambre, et là, je l'ai vu passer. Furtivement sans doute, mais j'en suis certain aujourd'hui, quelqu'un est passé dans ce couloir, passant de ma chambre à celle de mes parents, qui se situait juste en face.
Bien entendu, je n'ai fait part de cette "vision" à personne... qui m'aurait cru, un garçon d'à peine une décade, qui dit avoir vu passer une forme dans le couloir. Au mieux, on aurait dit que je voulais me rendre intéressant. J'avais cru rêvé moi aussi, notez.
Seulement... je l'ai encore revu, elle... Oui, je dit elle, car je sais qu'il s'agit d'une femme... ou s'agissait, dans ce cas précis.
Une autre nuit, quelques années plus tard, j'avais déménagé ma chambre au premier étage, alors que mon père, qui était garde de la ville de Cerïs, avait transformé le grenier à l'abandon en deux chambres mitoyennes, pour mon frère aîné et moi.
Ainsi, alors que je montais me coucher, et que je m'apprêtais à souffler la bougie du couloir, un regard furtif vers le bas de l'escalier en bois me fit distinguer dans la pénombre une forme, à peu près de la hauteur et de la corpulence de mon père, mais ce ne pouvait être lui, tout le monde dormait à poing fermé (et cordes vocales pleinement ouvertes, à en juger par le formidable ronflement qui parcourait la maison).
Puis, quelques semaines plus tard encore, alors que je m'éveillais en pleine nuit, après un de ces rêves lourds, nébuleux, dont on ne sait jamais la signification, j'ai senti un poids sur mon lit.
Quelqu'un était assis en bout, près du pied du lit. Terrifié, je jeta un regard par dessus la couette, et vit une femme assise, observant le mur avec insistance.
Ce fut la dernière fois que je la vis... pour un temps seulement, puisque quelques temps plus tard, elle réapparut une fois encore, devant la porte de mon armoire, au matin. Une sorte de forme blanche.
Je n'ai jamais su qu'il elle était, ni ce qu'elle voulait. Tout ce que je sais, maintenant que j'ai quitté la demeure familliale, c'est qu'elle ne m'a jamais suivie, et que j'ai été le seul de ma famille à avoir ce... fantôme n'est sans doute pas un bon mot... un esprit je dirais...
Elle ne voulait rien d'autre qu'un peu de compagnie, je pense, seule dans les limbes, et pourtant encore accrochée à la terre...
Un glapissement me tire soudain de mes réflexions, me faisant sursauter. Aby, couché en rond sur le lit, me fait savoir que son estomac crie famine. Je lui adresse un sourire en coin et je le fait grimper sur mon épaule.
Jetant un regard vers la feuille noircie de mon carnet, je sort de la pièce en refermant presque cérémonieusement la porte... et il me semble apercevoir, dans la pénombre, une ombre blanche penchée sur mon journal...
