
"Edya Acatäsh, grand dieu des voyageurs"
Aspenn, terre de légendes et de mystères... Même si de sombres évênements ont entaché de sang les hautes plaines de notre terre, j'aime encore à m'y égarer, perdu dans mes pensées.
Ce que vous lirez dans ces lignes, parfois pur produit des chimères du tabac du Sud et de l'hydromel local, n'est certainement pas écrit pour la postérité, et d'ailleurs ne sera peut être même pas compréhensible à certains.
Mais laissez-moi vous servir de guide, et vous comprendrez que l'on peut s'évader... même dans son esprit.
Mon nom est John, et je vous souhaite la bienvenue à Andëmiss Cité-Folle.
- Alors, où est-il maintenant ?
- Silence, j'entends un sifflement.
- Pardon ? Je n'entends ... Oui, je l'entends aussi.
...
- Là, il est là !
...
Je me réveille en sursaut. La lumière entre par stries dans la chambre, à travers les lattes du store de bois. Une douce chaleur
ambrée, un chant d'oiseau, noyé dans un fracas lointain. Un marché, nous sommes le matin.
- Quelle heure peut-il être, me demande-je à voix haute, en me levant.
Une douleur à la hanche m'en empêche presque.
- Sang Noir, encore ...
Je retombe sur ma couche, me tenant le bassin de ma main. Sous mes doigts, une cicatrice serpente le long de l'os, et vient mourir dans le creux de l'intestin.
- Il ne m'a pas raté.
Je finis par me lever, bon gré mal gré. Pas loin cependant, jusqu'à la fenêtre, et j'ouvre le volet qui se rabat violemment contre le mur extérieur, dans un claquement qui en fait sursauter
Aby.
- Désolé, ma bleuette. Tu dormais si bien.
Elle se lève, s'étire comme un chat, en allongeant ses pattes aussi loin qu'elle peut, et ouvrant la gueule dans un soupir imperceptible, étirant par là même sa langue. Enfin, elle revient à sa
posture normale, s'assoit et fait claquer sa queue comme un fouet, en me regardant.
Je n'ai pas le cœur à réveiller ceux qui sont plongés dans le sommeil, c'est une chose qui m'est très personnelle. Un rêve est un peu comme une partie de nous-même, nos souvenirs, nos désirs
aussi parfois, et les briser m'est ... non pas odieux, mais je ne me sens pas de tirer les êtres et les âmes de ce voyage.
Je descends rapidement au rez-de-chaussée, demander aux cuisines de quoi manger un morceau, et remonte bien vite avec un plateau
contenant quelques fruits, poires, raisins et noix, ainsi que des tranches de pain, morceaux de viande et une cruche d'eau fraîche.
Je referme la porte du bout du pied, n'ayant pas les mains libres, et pose le tout sur la table, dans le coin de la pièce. Aby s'empresse de grimper et de venir chiper une petite grappe de
raisins, qu'elle emmène bien vite dans un coin.
Je la regarde faire, sans l'en empêcher. Instinct de chasse, de vie en clans, après tout, qui refait surface.
- je ne comptais pas t'en priver, ma bleuette, mais bon, on ne supprime pas des millunaires d'instinct. Tu peux revenir piocher dedans si tu a encore faim après.
Elle ne m'écoute plus, trop occupée à dévorer la pulpe d'un grain de raisin blanc.
Je ressors de sous un tas de feuilles raturés, griffonnées, usées sous les coups de plume, une nouvelle page, vierge, au grain jaunâtre.
Je trempe une plume à l'intérieur, prend une longue inspiration, qui me relance un peu ma douleur à la hanche, et dit à mi-voix :
- Bien, me revoilà. Où en étais-je ...
...
Après cette courte nuit, nous reprîmes notre route, toujours plus vers le Nord d'Antalion, des Îles Eclatées. Toujours aucun signe de
vie, ni homme, ni femme, ni enfant, ni oiseau, ni rampant, ni courant, ni même aucune écaille ne vint apporter un peu de gaieté à ce paysage qui devenait immaculé, pris dans l'étreinte de la
glace.
La progression était de plus en plus difficile, tant à cause du froid, que des nombreux gués qu'ils nous fallaient traverser. Lacs gelés, torrents figés dans leur déluge, et les steppes
arides.
- Toujours ce blanc tirant sur le bleu, c'en est agressif, grommela Yegör, le nez dans une grande écharpe de laine. Et cette température.
- Ma foi, belle couleur, lui répondis-je en repliant le col de mon manteau contre moi (Peste d'ailleurs de ce cuir usé qui ne tient plus contre le cou).
Je sens mon feu-furêt qui tremble de la truffe à la queue, blotti comme il peut contre ma poitrine. Les quelques gouttes d'hydromel que je lui ai fait boire l'ont un peu réchauffé cela dit, mais
il grelotte, supporte mal la froideur de ces lieux.
Näavi monte à ma hauteur, et voit mon manteau qui vibre.
- Votre petite compagne serait souffrante, demanda-t-elle, le regard inquiet.
- Souffrante, dieux non, il est frigorifié le pauvret.
- Il ? Mais vous m'aviez dit que ...
- C'était UNE feu-furêtte. Ma foi oui, mais savez-vous, lui dis-je en accélérant le pas, que ce sont des créatures pour le moins étonnantes. Allez, viens mon petit maître, il nous faut trouver un
abri au groupe pour cette nuit. La lune monte
Et, me regardant m'éloigner plus avant, la Nedëranne pencha la tête sur la droite, un sourire aux lèvres.
- Lequel des deux a adopté l'autre, mmh ?
...
Je m'arrête un instant. Un bruit sourd au dessus de ma tête, comme quelqu'un qui tombe à l'étage. Aby aussi l'a entendu, et, une noix
entre les pattes, elle regarde avec insistance le plafond, l'oreille dressée.
Sans attendre, je sors de ma chambre, et grimpe l'escalier branlant et suintant de la poussière jusqu'au sous-toit de l'auberge où j'ai pris ma chambre, voilà deux jours.
Là, un amoncellement de papiers, de dessins, de peinture est étalé au sol, entre des crayons, des fusains, pastels, craies grasses qui
avaient transformés en se répandant le parquet de l'auberge en une cocasse fresque, une spirale de teintes. Et au milieu de tout cela, comme une créature invoquée par ce vortex de couleurs, une
jeune fille, les cheveux frisés partant en tous sens, et de grands yeux noisette sous cette tignasse. Elle semblait ne pas voir tout ce qu'elle avais fait tomber, et marchait dessus, faisant les
cent pas, comme essayant de contenir une explosion. Et finalement, me voyant sur le palier de l'étage, elle revint un peu à la réalité, et fonça sur moi comme une fusée en s'écriant :
- Magnifique, magnifique !
Se jetant dans mes bras, je ne sais que dire. La question la plus évidente qui se pose à moi est :
- De quoi... de quoi parles-tu ? Qui es-tu ?
- Je suis prise, je suis prise !
Puis, s'écartant de moi, elle lisse sa robe orange, et me tend la main d'un geste énergique.
- Bonjour, monsieur, je m'appelle Lisa !
Un peu décontenancé, je lui serre la main d'un air un peu pataud, et répond :
- Euh, oui ... moi c'est John ...
Puis, alors qu'elle est déjà retournée sur son amas de papiers et de crayons, tenant de les rassembler en balayant frénétiquement avec la main, je lui demande :
- Dis moi, Lisa ... tu es prise où, pour quoi faire ? Je t'avouerais que je ne comprends rien à ce que tu me dis.
Elle redressa la tête et afficha un immense sourire. Sans s'arrêter de balayer, elle répondit, ses phrases hachées par l'excitation :
- Dans mon école... Je fais du dessin... une école de dessin... il y avait plein de candidats ... tous doués ... et je suis prise ... moi, prise... vous vous rendez compte ... prise ! J'en
reviens toujours pas...
- Je suis très content pour toi, ma fille, mais ne voudrais-tu pas un peu d'aide pour ...
Elle n'écoute plus. Elle est plongée dans ses dessins, et n'écoute plus, répétant à mi-voix "Prise, prise, prise...".
Je reste là, un moment, me demandant si elle va finir par remarquer à nouveau ma présence, mais elle est repartie.
Je décide de redescendre dans ma chambre.
...
Dernier jour.
Je viens de trouver un abri à l'écart du dernier village des îles. Nous avons tout traversé de loin en loin, et plus nous avancions vers le Nord en balayant la côte à la recherche du Nerdëim,
plus il apparût à Ergaïl que cette bête était bien différente de tout ce qu'il avait chassé jusque là...
- Goules, sorcières-trolls, gnomes noyeurs des rivières, c'est du pareil au même ... une fois bien cuisiné, dit Yegör en plaisantant,
mimant le geste d'une cuillère invisible qu'il portait à sa bouche, comme pour goûter un ragoût.
Ergaïl lui, au coin du feu, ne riait pas, et se tourna violemment vers le vieil homme.
- Suffit ! Ce n'est pas comme tout ce que nous avons déjà pris, tué, concassé, exorcisé. Ici, nous avons affaire à la Bête, celle de toute une vie. Le Nerdëim est une créature légendaire... une
seule, pas autant que les Dieux pourraient en bénir. Ce n'est pas un demi monstre, comme la Sorcière-Troll des Pengens, ou un de ces petits noirauds d'esprits de charbon qu'il faut déloger d'une
mine de Tellérium.
Ici, mes amis, nous avons affaire à un vrai monstre, presque un démon. Il était là aux temps anciens, avant même l'Ancien Royaume... La Pré-Histoire même.
C'est un monstre de la soupe primitive, qui était en sommeil, mais il est intelligent. Il sait.
- Comment peux-tu penser cela à son endroit, Ergaïl, demanda Näavi. Ce gros serpent, tout monstre qu'il est, ne peut pas être un être
pensant.
- Crois-tu, crois-tu, ma petite elfe. Alors écoute bien. Quand nous sommes passés sur la première île - tu t'en souviens, de LordAëner -, les habitations, semblaient vides depuis un bout de temps
déjà. Les aliments pourris, les masures laissées à la folie des araignées et de la vermine. Depuis une ou deux lunes peut être, que personne n'y avait posé la chausse. Et ici, alors que nous
avancions toujours plus au Nord... Rien de tout cela. Tout est comme laissé depuis trois jours seulement. Aurais-tu une explication à cela, dis moi, petite elfe ?
Näavi restait sans réponse, jusqu'à ce qu'il me vienne une idée.
- Il les a tous poussés au Nord.
- Mais pourquoi, rétorqua l'elfe.
- Il les a acculés, les à entraîné dans son piège. Au Nord, pas d'espoir de fuite. Il les a fait fuir, patiemment, des terres du Sud jusqu'au pôle... tranquillement, sans empressement... Sans
moyen de communiquer, personne ne savait ce qu'il se passait... Et puis enfin, il a pu se mettre à table.
- Quelle horreur.
...
- Aby, ma bleuette, ne fais pas ça s'il te plait.
Elle me mord l'oreille, signe qu'elle s'ennuie. Je commence à bien la connaître, à force de la côtoyer.
Comme elle ne lâche pas prise, je finis par céder. Je prends quelques feuillets vierges, la dernière page que je suis en train d'écrire, et je sors.
La feu-furêtte reste sur la chaise, et me regarde m'éloigner, puis glapit, comme pour me rappeler à l'ordre. Je me retourne, et la voit gratter mon vieux manteau de cuire, jeté sur la chaise.
- Non, ma bleuette, je ne le prends pas. Il fait chaud aujourd'hui, aurais-tu remarqué ? Nous approchons presque de la lune de Messë, sais-tu.
...
Nous sommes dehors, l'air chaud et iodé me monte au visage.
Atalantä-la-Neuve commence à avoir belle allure. Il est vrai que la capitale Aquëenne avait payé un lourd tribu lors du dernier age, celui de la Lune de Sang, mais depuis que la Guerre des Neuf
était finie, on aviat pu commencer à reconstruire, rebâtir une belle cité blanche au bord de la mer.
Des maisons en cube, de pierre jaune ou blanchâtre, ombrées ou dévorée de soleil, se disputaient les ruelles pavées avec les arbres qui avaient maintenant bien bourgeonnés.
Je descends une rue, Aby cramponnée à ma chemise, et arrive à un petit parc, un coin de verdure en pleine ville.
Un vaste terrain où les enfants viennent jouer, les mères se promener et discuter, et les vieillards, trop peu nombreux, raconter, conter, de leur voix chevrotante et usée, comme s'ils lisaient
une histoire sur leur peau ridée comme du parchemin.
Je m'assois à l'ombre d'un frêne, et ressors mes feuillets.
- Bien, ma bleuette, va donc te dégourdir tes petites pattes.
Je la vois s'éloigner, grimper à un arbre, et disparaître dans le feuillage.
- Tiens, me dis-je, me rappellerais-t-elle quelque autre petite bête ... au pelage fauve ... comment s'appelait-il déjà ... ah oui, Icarius. Mmh, tant pis. ... Reprenons.
...
- Alors, où est-il maintenant ?
- Silence, j'entends un sifflement.
- Pardon ? Je n'entends ... Oui, je l'entends aussi.
...
- Là, il est là !
Le Nerdeïm se tient encore là, immense, la peau grise luisante, les crocs acérés. Il nous à obligé à nous retrancher dans une caverne, contre la falaise ...
...
- Non, non, avant cela.
Je me laisse trop divaguer au gré de mes souvenirs ... Si je veux un récit clair, il me faut une certaine ligne de conduite. Alors reprenons plus avant...
...
La nuit fut des plus épouvantable. Des crics, des sifflements stridents, résonnants dans le lointain, s'amplifiaient, se désenflaient,
comme la vermine qui gonfle et dégonfle à l'envie le ventre d'une charogne. Tout du moins, c'est l'image que s'en faisait Yegör, qui ne manqua pas de nous en informer...
- Vraiment, Yegör, tu pourrais t'abstenir, c'est suffisamment sinistre comme cela sans en rajouter avec tes détails morbides, grommela Näavi, qui, même si elle donnait l'impression de quelqu'un
de courageux, trahissait légèrement sa crise d'angoisse.
- Ce n'est pas moi, c'est Bläk qui me l'a soufflé, rétorqua le vieillard.
L'ombre haussa les épaules (du moins, ce que l'on distinguait comme étant ses épaules), et fit des signes de mains, d'un air de refus catégorique.
- Peu importe à qui la faute, vous deux, dit Ergaïl d'un ton sans appel. Il nous faut dormir. Demain, nous le verrons ...
Le lendemain, à l'aurore à peine, notre groupe reprit la route. Pas longtemps. Jusqu'à la côté à une demi-heure de marche de là.
Ciselée, constellée de falaises abruptes et de plages de glace.
Puis, tout est allé très vite ... trop vite ...
Le monstre a surgi des eaux, nous prenant par surprise alors que nous explorions la plage, et nous prit sur le revers. Näavi fut blessée à la jambe, un coup de crocs qui manqua de l'attraper.
Et c'est portant l'elfe sur mon dos, que nous dûmes nous réfugier dans une caverne, pensant, à tort, être un peu en sécurité. Tout du moins quelques minutes.
Le monstre se dressa à notre hauteur, et essaya de rentrer sa gueule, ou du moins sa mâchoire, dans la petite cavité rocheuse où nous
étions acculés.
Il poussait, frappait, griffait de ses crocs la paroi, et avançait à chaque fois toujours plus loin dans la caverne.
Näavi sortit son arc et lança une flèche, qui vint se briser sur le flanc du monstre.
- Aucun effet, il faut viser l'œil ! lui hurla Ergaïl.
Elle en décocha alors une autre, qui vint crever avec force éclaboussures et cris stridents l'œil du monstre.
Celui-ci recula, sortit sa tête de la caverne, envoyant par sceaux entiers des gerbes d'un sang noir puant.
Nous en avons profité pour nous enfuir de notre souricière, et, voyant la bête borgne hurler de douleur, nous partîmes à son assaut.
Des grands ronds de bras, des coups évités de justesse jusqu'à ce qu'une faille dans la gorge ne permis à l'épée d'Ergaïl de pénétrer et de l'égorger net.
Le Nerdëim tituba, se convulsa, cracha des flots de sang encore, et enfin s'abattit, comme une montagne s'écrasant sur le récif.
...
Je me rappelle ensuite avoir récupéré ma part de la rançon, à notre retour sur les rivages occidentaux. Nous sommes passés par des
chemins détournés, jusqu'à une salle secrète, adjacente à la salle du trône, ou le roi de Samos nous remit quelques belles pièces d'or.
Puis ce fut le temps des adieux, mais pas longtemps, car j'appris à ce moment là qu'Ergaïl possédait lui aussi un Mör-Neln... De quoi communiquer, garder le contact.
...
- Aby, tu viens ? J'ai terminé ici.
Je vois ma bleuette descendre le long d'un tronc et accourir vers moi. A un mètre à peine, elle bondit et acheva de grimper mon épaule en accrochant ses petites pattes aux coutures de ma chemise
brune.
Je le regarde, et lui dit :
- Tiens, tu es à nouveau mon petit maître ? Comment se fait-il ?
Il glapit contre mon cou.
- Mmh, peu importe va. Un passage au marché, ça te dit ?
Réponses...