Lundi 7 avril 2008

Nuit Blanche.

 

                Mis a nu, ou pas.

Passé le premier émerveillement devant le spectacle presque irréel de cette mer, froide et calme, qui laçait de ses doigts brumeux des boutons de terre noyés dans une couleur bleue humide, nous prîmes le bac pour l'île la plus proche, LordAëner.

Les îles, reliées entre elles par des hauts fond traversables a gué le plus souvent, ou parfois par un pont de singe qui enjambait le bras de mer, étaient d'une beauté qui n'avait d'égale que le profond sentiment macabre qu'elles dégageaient.

Pas une mouette, pas un Campestris, pas un poisson, pas un homme, ni une femme, ni un enfant, ni aucun animal, ni aucun rayon de soleil. La vie avait déserté ces contrées, comme si elle-même avait été emporté par la Bëkalite.

- On ne nous avait pas menti, apparemment, dit Ergaïl en ralentissant son cheval au passage d'une masure abandonnée. Tout cela est très préoccupant.

- Où sont passés tous les Tanaks ? La bête ne les aurait pas tous emporté avec elle…

- Non, John, ils ont eu peur, et sont partis d'eux-mêmes.

 

Les autres îles ne furent pas plus habitées, et c'est sans croiser âme qui vive que nous traversâmes la partie australe des îles éclatées. Passant bientôt sur un îlot rituel, nous nous sommes surpris à contempler la beauté des Brëgans de pierre, ces grands bustes qui semblent être crachés par la terre elle-même.

Façonnée dans un seul bloc de granit noir, la statue toise le pèlerin d'une bonne dizaine de pieds. Sa surface rugueuse renvoie les rayons blafards du soleil, et son regard pénétrant, impassible pourtant, est proprement mystérieux, et magnétique.

Impossible pour autant de discerner une statue d'une autre, elles étaient toutes rigoureusement identiques.

- … Magnifique, murmura à mi-voix Näavi, ses grands yeux d'elfe écarquillés.

- Nul ne sait qui les a taillé. Voila bien une des merveilles de ce monde, amis, dit Yegör en continuant sa route, sans jeter un regard aux Brëgans.

 

Poussant la lourde porte de la Grande Maison, Ergaïl nous fait signe d'entrer.

- Allez, allez, il n'y a rien ici non plus.

Puis, s'avisant que la lumière déclinait de plus en plus, il ajouta :

- Nous avons cherché toute la journée, et pas de trace du Nerdëim. Je suggère que nous nous arrêtions ici pour la nuit, afin de laisser les chevaux se reposer, et nous-mêmes par la même occasion.

- Bonne idée, je suis fourbu, s'empressa de répondre Yegör, qui trouva cependant assez de force pour sauter prestement de son cheval.

 

Tous les autres dorment… tous sauf moi. La nuit a jeté un voile noir sur le pays. Je soupire, et décide de sortir.

Nous nous sommes établis au fond de la Grande Maison, la demeure du chef de comté, dans cette petite île d'Elias.

Etrange qu'ils aient bâti leur cité-forte sur la plus petite île de l'archipel, mais enfin …

Je traverse la petite pièce plongée dans l'obscurité, passe un long couloir en arcade, et débouche sur une grande halle soutenue par d'épaisses poutres de bois. Il y a trop peu de lumière pour que je puisse apprécier la beauté des architectes du nord, tout ce que je vois n'étant qu'une bouillie informe de gris et de noirs.

"La nuit, les tatous restent gris"

J'entrouvre la grande porte du vestibule, et un air froid s'engouffre. Dehors, pas un son. Un silence de mort.

Je sors, et m'avance un peu, jusqu'à un tas de bois entassé dans un coin.

- Risquons-nous à faire un peu de lumière, dis-je en regardant Aby, dont les prunelles ne distillaient que deux minuscules points blancs dans l'étendue noire.

Je prends quelques bûchettes, peu épaisses, et les disposent en vrac sur le sol, un peu plus loin, puis enflamme le tout avec de l'essence de coaltar trouvée dans une gourde un peu plus tôt.

Le feu crépite, et chaque claquement résonne comme si ce fut un grondement de tonnerre dans le lointain.

 

Aby se relève, s'étire, et commence à glisser le long de ma manche, en se raccrochant avec ses griffes par endroits. Arrivée sur le sol, elle se rapproche du feu, et se couche en rond, frissonnante.

- Si tu avais froid, tu aurais du rester à l'intérieur au lieu de me suivre, ma bleuette.

Elle se tourne vers moi, et me lance un "Drüüu" à peine audible, les yeux mi-clos.

- Te voila bien fatiguée, ma pauvre petite.

Puis, attrapant un pan de mon manteau, je le ramène sur elle, le rassemblant comme une couverture sur la feu-furette.

 

- Je dérange ?

Näavi penche la tête vers moi. Je lui réponds à mi-voix :

- Non, non, assieds-toi donc.

- Merci.

Et, prenant place, elle me lance :

- Que fais-tu ?

Nonchalamment, je lève la pointe de ma plume du carnet que je griffonne.

- Ca, vois-tu, c'est une chose qui me tient à cœur.

Tournant la tête pour voir le texte de biais, elle lit : "La Lune de Sang, Livre Premier. La Compagnie de la Lune"

- Tu écris sur …?

- Oui, j'avoue que cette histoire, qui m'a marqué comme tant d'autres avaient pu vivre cette période, m'a toujours fasciné.

- Mais c'était il y a au moins un millunaire de cela. Tu ne peux pas être aussi vieux.

- Je ne suis plus un jeune homme. 80 années se sont écoulées, en effet, mais j'en étais.

Elle a un regard intrigué.

- Tu n'es pas humain, toi.

J'esquisse un petit sourire.

- Pas vraiment, non. Ici, où là, je voyage. Depuis un moment, je me suis arrêté ici, mais qui sait, d'ici quelques temps, je pourrais peut être repartir en Outremonde, voir si les autres portes ouvrent d'autres histoires.

- Que veux tu dire ?

- Peu importe, ce serait trop long.

Puis, cherchant à éviter le sujet, voyant qu'elle ne lâcherait pas le morceau, je lui demande :

- Tu les as rencontré toi, déjà ?

- Qui donc ?

- Eux, réponde-je en tapant sur le carnet.

- La Compagnie ? Non, ne sois pas bête. Ils avaient une elfe sylväine avec eux.

- Et donc ? Dame Lunäa n'était pas de celles qui mettaient une barrière entre les peuples. L'œil-de-jade fut son compagnon, tout de même.

- Ma foi, oui… Tu les as déjà croisé ?

- Il y a longtemps, oui. Par deux fois. J'eus la triste chance de suivre l'évolution de leur périple par deux fois… au pire moment.

 

Je remonte une rivière calme, a demi allongé dans une barque.

Transporté dans ce frêle esquif, je pagaie lentement, lentement, entre les rameaux d'arbres enneigés, qui ploient doucement, touchant presque la surface de l'eau.

Finalement, à un virage, j'arrive devant une grande porte, taillée en deux battants dans le roc d'une falaise grise.

A sa gauche, est assis sur un trône de pierre, un homme gros, gras, joufflu, et au crâne dégarni sur le dessus.

Les pauvres cheveux qui lui restent se battent, s'emmêlent, autour de ses oreilles et de sa nuque.

- Tu veux entrer ?

- Qu'y a t il derrière ces portes ?

- Ca dépend de ce qu'il y mettra … À l'envie. Tu entres où tu n'entres pas.

- Pourquoi pas…

Soudain, je sens un poids sur mon épaule s'étioler, puis disparaître. Je tourne la tête. Rien. Je regarde partout, sur l'autre épaule, dans la barque, sur la berge. Rien.

Une autre voix se fait entendre alors

- Le furet est à l'intérieur, ou plutôt le feu-furêt puisqu'il la nomme ainsi.

Ce n'est plus un homme joufflu et jovial qui est assis sur le trône, mais un vieillard aux bras décharnés, dont le visage est caché sous un masque en forme d'amande trop grand pour lui, si bien qu'il doit le tenir avec ses mains. Le masque représente, avec force couleurs et traits divers, deux grands yeux globuleux et hypnotiques.

- Montres voir tes mains, je te dirais si tu passes.

Je tends mes mains devant moi, et voit avec stupeur qu'elles sont longues, blanches et fines, et pourvues de nombreux bracelets noirs aux poignets. Pris de stupeur, je les arrache et les jette à l'eau. Les morceaux de bracelets, brisés, coulent un instant, puis se mettent à vibrer, et s'enfuient dans le courant comme des anguilles.

- Mais qu'est ce que …

Me penchant au-dessus de l'eau, je ne vois pas mon visage, mais celui d'une jeune femme, aux cheveux mi-longs, sombres tirant sur le roux volcanique et aux deux yeux verts un peu tristes.

- Fais voir tes mains de plus près, allez, allez.

Maintenant, c'est un homme à la peau tirée, aux cheveux gris cendre et avec une balafre qui lui traverse l'œil droit, laissant dans son sillage une pupille blanche, opaque.

- Montres.

Je tends les mains et voit des cicatrices sur mes poignets. Trois à chaque, probablement faites avec un couteau. Avant que je ne puisse les cacher, il m'attrape les avant-bras, avec des mains froides, métalliques.

Ce n'est plus qu'une balle de métal avec deux petits yeux en losange situés tout en bas, qui flotte dans l'air.

- Comment faites-vous pour …

- Changer de forme ? Facile, il suffit d'être plusieurs dans un même corps. C'est fou quand on a tant de possibilités. Tiens, regarde.

Et soudain, il se fond, et se change… en moi. Celui que je me rappelle être.

Je lui dis, sans beaucoup d'émotion :

- Tu ne m'as pas beaucoup parlé. Même, pas du tout.

- Toi non plus.

- Et quand, pour moi ?

- Quand tu jouais, par exemple. Mais enfin. Entres maintenant, la porte t'es ouverte, elle n'est là que pour toi… Mais ça ne veut pas dire que le monde a été façonné ainsi. Ce n'est qu'une porte que l'on aime à t'ouvrir, pour que tu puisses t'étendre en ces contrées.

 

- John… John. Eh.

- Mmh ?

- Tu étais ailleurs, me dit Näavi.

- Probable… ou bien, ce n'était pas moi.

- Quoi ?!

- Rien. Tu devrais aller dormir, lui dis-je.

Elle me regarde un instant, puis elle demande, la voix un peu timide :

- Tu viens aussi ? Il reste un peu de place dans mon couchage…

- Merci … mais non. Va te reposer, je n'ai pas sommeil.

Je l'embrasse sur la joue, et elle se lève, penaude, avant de regagner la Grande Maison.

Je la regarde s'éloigner.

- Ce n'est encore qu'une enfant.

Puis je sors une flasque de ma poche intérieure, et commence à boire une lampée…

 

par John L. Kurtiss publié dans : Carnets de route
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 "Edya Acatäsh, grand dieu des voyageurs"

Aspenn, terre de légendes et de mystères... Même si de sombres évênements ont entaché de sang les hautes plaines de notre terre, j'aime encore à m'y égarer, perdu dans mes pensées. 

 

Ce que vous lirez dans ces lignes, parfois pur produit des chimères du tabac du Sud et de l'hydromel local, n'est certainement pas écrit pour la postérité, et d'ailleurs ne sera peut être même pas compréhensible à certains.

Mais laissez-moi vous servir de guide, et vous comprendrez que l'on peut s'évader... même dans son esprit.

 

Mon nom est John, et je vous souhaite la bienvenue à Andëmiss Cité-Folle.

 

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