Jeudi 13 mars 2008
Je le vois, étalé de tout son long à nos pieds. Il est mort. Le souffle court, les bras douloureux, je rengaine mon épée et, mes jambes ne me soutenant plus, m’écroule.
Yegör tapote du pied les babines du monstre qui se retrousse, dévoilant une rangée de dents luisantes, miroitantes. La lèvre remonte jusqu'à la joue, pliant les écailles du monstre, puis retombe, glissant sur une canine de la taille d'un homme.
- Il est mort, pas d'erreur.
Puis, parlant fort, il lance :
- Bläk, tu a trouvé ce qu'on cherchait ?
Pas un son en réponse, puis une tache se forme au niveau de l'abdomen de la bête, et Bläk sort bientôt de son ventre, tenant dans ses mains une masse gélatineuse, suintante et toute veinée.
- Pourquoi ne pas lui avoir ouvert le ventre pour récupérer ce cœur, demande-je.
- C'était préférable, John, me répond Ergaïl, appuyé sur son épée.  La cage thoracique de ce monstre est trop dure. Autant aller creuser les monts Vanaheim avec une rapière à saumon.
- Forcément, vu comme ça…
 
 
                Notre voyage fut particulièrement long, trop long à mon goût, en raison du peu d'évènements qui se sont déroulés entre notre départ et le jour où nous vîmes enfin les littoraux ciselés et chaotiques des îles éclatées.
Cela dit, je pense qu'il convient de retracer notre route, à la faveur d'une mémoire qui pourrait devenir défaillante…
 
Hors donc, prenant le chemin depuis Cerïs, le Nord nous tendait les bras, et c'est sillonnant entre les bosquets et traversant les rivières que nous sommes remontés par les plaines de Greenfell, à l'Est des Monts de Dürin.
Passant outre la Marche Blanche, ravagée par une vague de Bëkalite (une fièvre ressemblant à s'y méprendre à la peste, à ceci près qu'elle est nécrosante) depuis plusieurs lunes, nous longeâmes la Crique d'Abelas-Tien, les baies blanches.
Hélas, le spectacle des vergers en fleurs ne nous fut pas offert, la pluie tombant drue nous effaçant du regard les arbres bourgeonnants.
Näavi eu à cette occasion un relent de nostalgie…
 
- Un souci, demanda Ergaïl, mettant son cheval à la hauteur de celui de la Nedëranne.
Celle-ci, les yeux perdus dans le vague, ne répondait pas. Le prêtre rejeta une mèche de cheveux qui tombait sur son arcade, et vit qu'elle avait pleuré.
- Que se passe-t-il, Näavi, enfin ?
- Rien, Ergaïl, rien … Ou plutôt si. Ce paysage me rappelle de trop mauvais souvenirs.
- Mmh, je comprends. Ne vous en faîtes pas, nous serons bientôt loin d'ici. Chassez ces vieux cauchemars, ils ne peuvent plus vous tourmenter de nouveau.
Un peu plus loin, chevauchant de front avec Yegör, je lui demandai alors :
- Que lui arrive-t-il ?
- Là, mon ami, nous avons affaire à une réminiscence… Comme quand on se souvient d'une chose enfouie en goûtant un morceau de gâteau que l'on aimait dévorer étant gamin. Cela vous est-il déjà arrivé ?
- Ma foi oui, mais que… ?
- Justement, notre petite elfette, comme vous le savez, fait partie de la race martyre de la dernière guerre… Toute sa race décimée, envoyée à Az-Kaläab, torturés, mutilés, violés… même à une échelle de vie d'elfe, un traumatisme pareil étant enfant marque, et ce, à jamais.
- Je vois, c'est triste.
- Triste, triste, elle a eu de la chance d'en avoir réchappé surtout.
- Vous êtes toujours aussi peu empathique avec les autres, Yegör ?
- Hélas, mon bon ami, j'ai vu déjà trop de saletés dans ce monde pour me plaindre de quoi que ce soit, ou pouvoir réconforter qui que ce soit.
 
 
- Qu'en ferons-nous maintenant, demande-je.
- Le cœur est plus une marque de notre victoire sur le Nerdeïm qu'autre chose. Mis à part quelques potions auquel il pourrait servir d'ingrédient, je doute qu'il ait une utilité quelconque, et le garder tel quel le ferait moisir… Organique oblige, répondit Yegör.
 
 
Notre périple jusqu'aux archipels du Nord nous contraint bien sur à nous arrêter, et ce, de nombreuses fois pour dormir, récupérer un peu.
Et justement, un soir, alors que nous étions établi dans une petite clairière dans un bosquet près de la rivière Tenedas, au centre est d'Antalion, le feu crépitait. Peu de choses à se mettre sous la dent, les provisions étant rationnées en raison du voyage, j'optais pour un grappe de fruits décrochée à un arbre un peu plus loin. Les autres m'emboîtèrent le pas, et ainsi nous eûmes tous la panse remplie sans assécher les provisions.
Tandis qu'Aby jouait avec une noix – ou plutôt se battait avec, la jetant contre les pierres dans l'espoir vain de la casser – Ergaïl prit soudain le fruit et serra le poing. Un craquement se fit entendre, et lorsqu'il rouvrit la paume, la noix était brisée. Il la tendit à ma bleuette, qui la prit bien vite et grimpa sur mon épaule pour l'engloutir goulûment.
Après quoi, le prêtre retira nonchalamment quelques morceaux de la coque qui s'étaient fichés dans la chair.
- Vous avez une bonne poigne, dis-je avec un brin d'admiration.
- Oh, vous savez, cette main là ne craint plus rien, ni tout le bras d'ailleurs. Depuis que je me suis fait estropier le nerf de l'épaule par un coup de Mortensen …
- Vraiment ? Mais qui vous a fait ça ?
Il y eu un silence, les deux autres compagnons se tournant l'un vers l'autre, faisant semblant de rien.
Ergaïl avait plongé son regard dans le feu. La mine sombre, ses pupilles oscillaient de gauche à droite de façon frénétique. Il se souvenait.
- Mon père, finit-il par lâcher. C'est mon père qui m'a fait ça. C'était un guerrier, mais il s'était pris d'affection pour l'hydromel… un peu trop à notre goût, ma mère et moi. Plus il s'enfonçait dans la boisson, plus il était violent, et imprévisible. Si bien qu'un soir, alors qu'il rentrait soul comme une barrique, ma mère voulut partir avec moi, le fuir. Fuir cet homme méchant, qui passait maintenant son temps libre à la frapper.
Mais il ne l'entendit pas de cette oreille, et alla chercher son arme, qu'il rangeait dans un placard… Il l'a tué, il a décapité la femme qu'il aimait, et voulut faire de même à son fils, emporté par sa rage, sa folie furieuse. J'ai juste eu le temps d'esquiver le coup pour ne pas me faire fendre le crâne en deux, mais j'avais été touché à l'épaule. Après avoir essayé de fuir dans toute la pièce, j'ai attrapé une épée et je lui ai planté dans le ventre… J'ai tué mon propre père.
- Sang noir… Je suis désolé de vous avoir replongé dans ce souvenir. Pardonnez-moi, Ergaïl.
- Non, non, ne vous en faîtes pas, les corneilles sont déjà là pour me le rappeler. Tous les jours que les Vanaheim font.
- Les corneilles ?
- Elles sont là, elles me parlent. Vous verrez bien… vous verrez bien …
 
 
par John L. Kurtiss publié dans : Carnets de route

 "Edya Acatäsh, grand dieu des voyageurs"

Aspenn, terre de légendes et de mystères... Même si de sombres évênements ont entaché de sang les hautes plaines de notre terre, j'aime encore à m'y égarer, perdu dans mes pensées. 

 

Ce que vous lirez dans ces lignes, parfois pur produit des chimères du tabac du Sud et de l'hydromel local, n'est certainement pas écrit pour la postérité, et d'ailleurs ne sera peut être même pas compréhensible à certains.

Mais laissez-moi vous servir de guide, et vous comprendrez que l'on peut s'évader... même dans son esprit.

 

Mon nom est John, et je vous souhaite la bienvenue à Andëmiss Cité-Folle.

 

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