Jeudi 14 février 2008
Notre groupe chevauche vers le Nord, et le temps est encore bien frais pour apprécier le soleil, pourtant rayonnant sur les plaines.
A la midi, nous nous arrêtons dans un bosquet, à l'écart des pâturages, moins par souci de se mettre à l'ombre de ces rayons aveuglants du zénith, que de se cacher du regard d'un quelconque voyageur.
Je mets pied a terre, et découvre le col de mon manteau, où s'était réfugiée Aby, qui saute illico pour aller fouiner vers Yegör. La feu-furêtte sauta sur son dos et entreprit de renifler cette bosse noire étrange, jusqu'à ce que Bläk sorte un bras et balaye de la main pour la faire se sauver. Aby couina, hérissa le poil, et couru jusqu'à moi, me grimpant sans ménagement sur la jambe, en m'enfonçant les griffes dans la chair.
 
Le petit homme tourne alors la tête, et, d'une voix grailleuse, sermonne la créature :
- Bläk, ça suffit. Est-ce que je lui dis quelque chose, moi ?
Puis, s'adressant à moi, et surtout à ma bleuette, ajoute :
- Excusez-le, messire. Il a beau être de bonne compagnie, le contact lui est parfois désagréable. J'ai beau essayer de l'éduquer un peu, il ne veut rien savoir. Eh, que voulez-vous, vu mon propre caractère…
- Ne vous en faîtes pas, ce n'est rien. Ca apprend à cette petite fouineuse la prudence, n'est-ce pas, ma bleuette ?
Tout en caressant son poil bleu, je me rapproche de Näavi, occupée à attacher la bride de son cheval autour d'un arbre.
- Qu'est-ce qu'il y a entre Yegör et cette bestiole, enfin ? Navré de vous demander cela à vous, mais j'ai peur de le froisser par une question mal venue, dis-je en baissant la voix.
Elle sourit.
- Disons que certains sortilèges ont parfois des propriétés étonnantes. Voyez-vous, Yegör était autrefois, il y a de cela quelques décades maintenant, un apprenti d'un élémentaliste d'ether, dans un coin reculé de Tanathön. Je ne me rappelle plus son nom, ce devait être Merwïn, quelque chose de ce genre… Bref, un beau jour, ce mage voulu tester sa nouvelle formule. Yegör, à l'époque affreusement naïf, convaincu par les paroles de son maître, qui lui prédisait des effets somme toute bénins – alors que ce vieux croulant ne savait absolument pas ce qu'il faisait avec sa potion – avala d'un trait la fiole que lui avait tendu l'élémentaliste. Inutile de dire qu'il passa la pire nuit de sa vie, une impression qu'on vous arrache les boyaux par la gorge, et le lendemain matin, au lever, il constata que son ombre avait disparu.
- Disparue, vous dites ?!
- Envolée. Aucune trace nulle part. Il s'en alla à toute vitesse vers la chambre de son maître, et, dans le couloir, tomba nez à nez avec son ombre… qui marchait, se mouvait comme vous et moi… Bläk.
Puis, se retournant pour prendre quelque chose dans son sac, conclut :
- Depuis, bien qu'ils soient totalement séparés l'un de l'autre, ils ne se quittent pas, sauf en de rares occasions.
- J'ai bien essayé de le coudre à moi, mais étonnamment, Bläk n'a pas voulu, lança Yegör en riant. Allez savoir pourquoi.
- Veuillez me pardonner, je pose des questions indiscrètes, m'excuses-je.
- Pensez donc, messire, peu m'importe maintenant, le vieux croûton se délecte des racines depuis quelques temps… Cette histoire est loin derrière nous, hein le noiraud ?
Pour toute réponse, Bläk sortit sa tête de la bosse et hocha vigoureusement.
 
- Dîtes-moi, vous aimez, me demande soudain Ergaïl, alors que nous sommes tous deux assis sur un tronc, en train de manger.
- Je vous demande pardon ?
- Eh bien, poursuit-il, les yeux rivés vers l'horizon, vous arrive-t-il de rêver la nuit à une personne qui vous manque ?
- Oui, cela m'arrive… Parfois … Je dirais même que c'est là le premier signe qui me dit que je me suis attaché.
- Car cela veut dire que vous avez un manque, un vide… mmh. Et où est cette personne actuellement ?
Je pousse un soupir, tout en grattant la tête d'Aby, qui ronronne sur mes genoux.
- Ma foi, je ne sais pas trop. Elle va, elle vient. Elle a bien un pied-à-terre à Bfëll, mais j'ai le sentiment qu'elle s'y ennuie un peu. Tout du moins, elle a changé. Tout cela n'est pas facile, vous le comprendrez, Ergaïl.
- Ma foi non, je ne serais pas celui qui vous contredira. Les femmes, j'en ai eu bien assez dans ma vie pour savoir qu'on les aime, même si elles peuvent faire souffrir…
- Non, elle ne me fait pas souffrir. Je ne dis pas que nos petites conversations ne tombent pas parfois – un peu trop souvent à mon goût d'ailleurs -, dans une dispute qui dure quelques heures, mais sinon, ça me va très bien…
- Et elle ?
- Elle ? Elle, je ne sais pas si elle s'en accommode. Parfois, je me dis qu'elle ne m'aime plus du tout. Que je la rebute.
- Elle ne vous aime pas ?
- Pas comme je l'aime, moi. J'ai appris à faire avec, ça n'est pas la première. Je profite des quelques instants.
- "La vie, c'est une série de moments. Il faut tenter sa chance". Mais comment faîtes-vous pour vous parler, vous m'avez dit ne pas savoir où elle se trouvait…
Je sors alors de ma poche le petit carnet aux pages jaunies.
- Ah, le Mör-Neln.
- Vous connaissez ?
- Oui, oui … belle invention, n'est-ce pas ?
Ergaïl me tape sur l'épaule d'un geste amical, et se lève du tronc. Alors qu'il époussette le bas de son manteau, tenu à la ceinture par une martingale de cuir beige, je lui demande :
- Mais au fait, pourquoi me demandez-vous tout ça ?
- Je suis curieux, me répond-il d'un air malicieux. Et puis, c'est le jour de la Fête de Ressä-Tien , par chez moi, aujourd'hui.
- Les Baies Rouges, la fête de l'Amour ? Vous êtes donc de la Crique d'Abelas-Tien ?
Puis, après un temps de réflexion, j'ajoute, en regardant Aby avec un regard tendre :
- Je n'aime pas beaucoup cette fête arrangée. On ne prouve pas son amour un jour par an, mais tous les jours … Ce sont ces petites choses que l'on fait qui comptent.
- C'est un point de vue qui se défend… surtout lorsqu'on est amoureux. Mais enfin, assez parlé, John, il est temps de nous remettre en route. Vous venez ?
 
par John L. Kurtiss publié dans : Carnets de route

 "Edya Acatäsh, grand dieu des voyageurs"

Aspenn, terre de légendes et de mystères... Même si de sombres évênements ont entaché de sang les hautes plaines de notre terre, j'aime encore à m'y égarer, perdu dans mes pensées. 

 

Ce que vous lirez dans ces lignes, parfois pur produit des chimères du tabac du Sud et de l'hydromel local, n'est certainement pas écrit pour la postérité, et d'ailleurs ne sera peut être même pas compréhensible à certains.

Mais laissez-moi vous servir de guide, et vous comprendrez que l'on peut s'évader... même dans son esprit.

 

Mon nom est John, et je vous souhaite la bienvenue à Andëmiss Cité-Folle.

 

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