L’impression de passer d’un état léthargique de bonheur à une ombre qui passe dans le
paysage. Celle-ci en est bien noire, annonciatrice de nuits peu avenantes. Nous verrons bien…
Ergaïl commence son récit :
- Depuis longtemps, des temps immémoriaux même, la Confrérie des Chasses-Ombre traverse la
terre pour défaire les sombres créatures qui l’habitent. Nous sommes les gardiens de la magie de Nänno, et nous servons ce que d’aucuns appellent de façon manichéenne le Bien. Nous ne sommes
pourtant pas bien vu des habitants dont nous parcourons les terres, du fait de nos manières expéditives, et de cette vague rumeur, fantaisiste mais tenace, qui souffle que nous oeuvrons pour le
compte de l’Ombre.
Il nous est ainsi ardu de trouver quelque homme aguerri pour nous aider dans nos missions,
tant à cause des périls annoncés que du fait même que notre condition les repoussent.
- Je suis prêt à vous aider.
- Fort bien, fort bien. Alors, écoutez, poursuit-il en abaissant la voix. Là-haut dans le
Nord, dans les rivages des îles éclatées, notre ordre nous envoie enquêter sur des évènements pour le moins étranges… des pêcheurs, qui rentrent au port de Samos, par exemple, ont rapporté des
villages fantômes, plus un habitant dans les îles … et que le poisson a migré vers des terres plus accueillantes.
- La pêche devait être de plus en plus mauvaise, et les populations sont parties,
sûrement.
Je vois Näavi qui hoche gravement la tête de gauche à droite, signifiant un non
catégorique.
- Personne ne les a vu… Aucun port n'a accueilli de bateau en provenance de ces îles,
transportant ne serait-ce qu'une simple chèvre. Nos archives nous montrent qu'auparavant, y vivait une bête, le Nerdëim…
- Qu'est-ce donc ?
- Un serpent des mers, dont la race est normalement annotée comme
éradiquée.
- Mais comment pouvez-vous être sûrs qu'il s'agit de cette bestiole
?
- Aucune certitude… En tous les cas, il nous faut nous rendre sur place, et constater. Il
n'apparaît pas normal que tous ces gens se soient évaporés…
Je réfléchis une seconde, engloutit le reste de l'hydromel, et pose la chope dans un
entrechoc feutré.
- Bien, je vous accompagnerais.
…
Näavi et Ergaïl mènent la marche, montés sur leurs chevaux, tandis que je caresse
machinalement Aby, qui s'est endormi sur la crinière de Peÿlos.
- Fatigué, mon petit maître… Repose-toi, il semble que le voyage va être
long.
Puis, m'avisant soudain d'un détail, je lance à Ergaïl :
- Mais, vous parliez tous deux d'un quatrième compagnon … Il ne me semble pas que nous
soyons plus de trois dans ce groupe.
- Détrompez-vous, répond Näavi. Le quatrième membre de notre équipée ensauvagée nous attend
en dehors de la ville.
- Tiens, et pourquoi cela ? Aurait-il quelque réticence à l'égard de cette ville
?
- Ce serait plutôt le contraire s'il venait à se montrer. Yegör est… compliqué, vous vous
en rendrez vite compte.
…
Quelques temps après, nous passons derrière une petite colline, nous cachant maintenant aux
yeux de la ville, qui s'étend au loin.
Ergaïl donne un coup de bride, et s'arrête net.
- Il devrait être ici. YEGÖR !
Nous attendons quelques instants, puis une ombre dépasse soudain d'un rocher à ma droite.
Une tête ronde, entièrement noire, sans yeux ni bouche, mis a part deux longues oreilles, ressemblant à des antennes, plantées comme des cornes molles de part et d'autres de cette sphère. Se
levant soudain, je vois apparaître un tronc informe, deux bras semblables en forme à ses oreilles, et deux jambes terminées par des pieds ovoïdes, sans orteils.
Il est complètement noir, sans jointures, ni ongles, ni cheveux. Une tache d'encre qui
ressemble à un homme.
- Qu'est-ce ceci ? C'est ça, Yegör ?
Ne prêtant pas attention à ma question, Ergaïl s'adresse à la créature
:
- Va chercher Yegör, s'il te plait.
Et le petit bonhomme s'en retourne dans les rochers en agitant dans tous les sens ses
antennes.
Il revient quelques instants plus tard, avec un petit homme, à peine plus haut que lui, la
peau burinée et ridée de part en part. Sous ses paupières tombantes pétillent deux yeux très clairs. De vieux cheveux, gris et disparates ornent son crâne qu'il dissimule presque immédiatement en
rabattant sa capuche sur son nez, qu'il à long et cassé.
Il tourne la tête vers le bonhomme d'encre, et met sa main dans la sienne. La créature
s'étire alors, se tend, puis fond sur le bras du vieil homme, cheminant entre les plis de son manteau, et enfin se tasse en boule, faisant du petit homme un bossu.
Stupéfait, je n'arrive pas à articuler ma question :
- Mais que… que… comment, qu'est-ce… ?
- Ah, je vous avais dit que cela vous étonnerait vous-même. Voici Yegör, et le petit alf
que vous avez pu voir, qui nous l'a gentiment amené, c'était Bläk.
A ces mots, le long bras de Bläk émerge de la bosse et me fait un
signe.
- Il vous dit bonjour.
par John L. Kurtiss
publié dans :
Carnets de route
