Parfois on l'a prend pour un dragonnet. C'est ainsi.
Les feux-furêts comptent parmi les créatures les plus étranges de notre monde. Bien sur, la
faune d'Aspenn fourmille de bêtes étonnantes, tels que les Hyppornythorinx du désert de Sëff, les tigres musqués des plaines du Plateau Trans-Tannëen, ou encore les Lërms, ces horribles vers
anthropophages de l'archipel de Jähl-Jälh.
Cependant, aucun n'est plus adorable, plus fidèle à celui qui le nourrit et le protège, que
cette petite bête. A peine plus grosse que la paume de la main lorsqu'elle est jeune, elle atteint environ un pied et demi à l'age adulte.
D'une apparence se rapprochant de son cousin furet des champs, les Campestris, le feu-furêt
se démarque cependant de par un pelage fourni, d'une couleur bleue qui oscille entre l'azur, le bleu gris commun, et l'outremer des plus sombres, qui tend même, pour les yeux non avertis, vers un
semblant de noir.
En plus de ses nombreuses autres qualités, il peut vivre près d'un mi-Millunaire, soit 40
ans, pour les plus chanceux.
Notez d'ailleurs ce changement de genre… En effet, cet animal a une faculté unique dans
tout le règne animal : il peut changer en fonction des évènements, passer de mâle à femelle.
- Que voulez-vous dire, maître, demanda soudain une petite fille, assise en tailleur près
du feu.
Sa petite voix, claire et chantante, avait un faible chuintement, comme un cheveu sur la
langue.
La place était plongée dans la pénombre, hormis le grand bûcher qui avait été monté, comme
d'autres dans toute la ville.
A Cerïs comme partout ailleurs en Antalion, on fêtait, depuis la veille, la première lune
de l'année. Durant cinq jours, l'Endderë apportait son lot de banquets, de feux d'artifices, et d'histoires contées par les narrateurs ou les voyageurs.
M'étant arrêté quelques jours à cette occasion dans cette cité du centre d'Antalion, j'ai
profité de l'intérêt que portaient les enfants du quartier pour Aby, pour les instruire au sujet de son espèce.
- Ce que je veux dire, petite, c'est que les feux-furêts sont autant des mâles que des
femelles. Selon l'envie, ou l'ambiance, si l'on peut dire ainsi, ils sont tantôt males, si l'humeur est à de sombres pensées, ou quelque violence risque de se faire connaître, tantôt femelle, si
d'aventure, elle se trouve en un lieu calme, apaisant.
Notez, par exemple, que lors d'une de mes pérégrinations en la Forêt Blanche, à affronter
un lycan, Aby était mâle. Mais la traversée pour rentrer en notre pays, elle fut femelle.
Ce faisant, je donnait à ma bleuette une noix, qu'elle attrapa dans ses petites pattes.
Sautant de mon épaule, elle atterrit sur le pavé, et, après quelques coups secs sur la pierre, fendit la noix en deux.
Les enfants, émerveillés, l'observaient, et certains, alors qu'Aby engloutissait
tranquillement le fruit, lui en tendaient d'autres.
Une grande ombre fluette s'approcha soudain du petit groupe, en boitillant, appuyé sur un
long bâton de marche qui le dépassait en hauteur d'une bonne coudée. Le bout, noueux, recroquevillé, se terminait en arabesque de bois. Enveloppé dans un long manteau gris, il avait une large
capuche rabattue sur les yeux, bouffant une grande partie de son visage.
Sans un bruit, il s'accroupit près d'Aby, et lui gratouilla les
oreilles.
- Charmante petite bête…
Se relevant, il vint s'asseoir à côté de moi, et continuait d'observer, du moins il me
semblait, le groupe d'enfants qui jouait avec ma bleuette.
Traversant à présent la place en courant, elle sautait de pavé en pavé, suivie avec bonheur
par les gamins du quartier.
- Il fut un temps …
Je ne répondis rien, je le laissai finir sa phrase.
- J'ai écouté votre petit récit à l'instant, et quelque chose a attiré mon attention. Vous
avez parlé avoir tué un lycan, à vous seul, si je ne m'abuse.
Cet homme m'intriguait.
- Oui, il me semble … Pour quelle raison ? Vous doutiez qu'il en reste encore de vivant
?
- De vivant … oui, je n'en doute pas une seule seconde.
Il découvrit alors son visage, traversé de part en part par une énorme balafre, sûrement dû
à un coup de griffe.
- Par Acatäsh, l'on peut dire qu'il ne vous a pas raté …
- Lui, si. Moi, non, je ne l'ai pas raté.
- Mais je ne saisis rien à la fin. Que me voulez-vous ?
Et ce fut une voix féminine qui me répondit en lieu et place du timbre sombre et grave de
l'inconnu balafré.
- Un quatrième compagnon, voyageur.
Je me retournait, et tombait nez à nez avec le visage d'une elfe au teint bleu nuit. Ses
longs cheveux de jais chutaient sur ses épaules, et un atebas tressé courait le long de cette crinière dense et lisse.
…
Assis à une table, au fond d'une taverne, j'écoutais leur récit, oscillant entre ma chope
d'hydromel, et à caresser nonchalamment Aby, qui ronronnait contre le pan de mon manteau.
- Comme Näavi vous l'a dit, nous recherchons un homme de plus pour notre petite
expédition.
- Alors, tout d'abord, qui êtes-vous, où allez vous, dans quel but, et surtout, pourquoi
auriez-vous besoin de moi ?
- Laisse ta langue se reposer voyageur, me coupa Näavi, en me regardant avec deux grands
yeux clairs, Ergaïl va vous y instruire.
Le balafré hocha la tête, et poursuivi.
- Ergaïl de Kelnehëm, pour vous servir. La forte tête du groupe, que vous voyez devant
vous, et dont vous connaissez déjà le nom, appartient à la noble, mais hélas déchue, race des elfes Nedërans. Sa famille fut une des rares à survivre à l'épuration engendrée par l'Ombre, lors de
l'Age de la Lune de Sang. Quant à moi, ma fonction première ne me prédisposait pas vraiment à ce type de voyage, car, voyez vous, je suis avant tout un prêtre.
- Vous savez, moi, les croyances nouvelles, rétorquais-je en buvant quelques gorgées de ce
liquide ambré et sirupeux. Le dernier age à jeté bien assez de mélasse dans les esprits pour que je m'en écarte bien assez tôt.
- Ah non, point des fantaisies des Pieds-Légers, ou de ces autres fanatiques. J'ai été
élevé dans les croyances ancestrales, pardon, s'emporta Ergaïl.
- Parfait, nous sommes fait pour nous entendre, en ce cas. Mais dîtes moi, votre fonction …
quelle est-elle ?
Le balafré hésita, échangea un regard avec Näavi, puis lâcha enfin :
- Nous sommes des … Chasse-ombres.
- Des Chasse-ombres, répétais-je avec un air d'étonnement. Ah oui, je comprends que vous
n'ayez pas envie de le hurler sur les toits… Avec les chasseurs de prime et les assassins sur contrat, vous traînez derrière vous une réputation des plus méprisables, sans vous offensez. Notez
que les "on-dit" n'ont jamais eu aucun impact sur moi, vous pouvez être tranquilles.
Les deux acolytes parurent soulagés, et enchaînèrent.
- Nous pensions bien avoir affaire à un homme ouvert, qui ne laisserait pas rebuter par
notre condition, continua Näavi, avec un vague sourire.
…
- Et si vous me disiez pourquoi vous avez besoin d'aide, enfin ? Les Chasse-ombres ne sont
pourtant pas des faibles.
- C'est que… Il est de plus en plus dur de trouver bon accompagnement, et le nombre de nos
chevaliers diminue, répondit Ergaïl, avec un air dépité. Au fond, je les comprend bien, devoir se terrer toute sa vie sous peine de se faire poursuivre par une foule intolérante et persuadée que
vous ne valez pas mieux qu'un vulgaire voleur, qui viendrait vous trancher la gorge pendant votre sommeil, ça a de quoi rebuter. Et comme vous sembliez déjà avoir fait vos preuves au
combat...
- Même si ce n'est pas moi qui cherchait les ennuis, rétorquais-je, le nez dans ma
chope.
- Peu importe. Vous êtes tout à fait l'homme qu'il nous faut, moyennant salaire, cela va
sans dire.
- Si vous m'expliquiez déjà de quoi il retourne …
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