Dimanche 30 décembre 2007

...

Je souffle. L'air expulsé par ma bouche s'évade en buée dense et part dans l'air gelé.
Je sens la pression des griffes d'Aby dans mon épaule. Il tremble de tous ses membres.
Je porte la main vers lui, et enroule mes doigts contre son pelage. Je le frictionne un peu, et je sens ses côtes qui roulent sous sa peau.
- Ne t'en fais pas, petit maître, nous arrivons bientôt … bientôt…
Oui, encore un effort.
La route chemine, serpente entre les bosquets d'arbres piquants et les amas de rochers couverts de givre et de mousse.
C'est dur, mais je sais pourquoi je fais ça.
 
"Tu n'auras qu'à lui dire … pourquoi tu as menti."
Il fallait que ça arrive, un jour …
Ca n'avait pourtant pas l'air d'un si terrible mensonge, sur l'heure… j'avais pensé que c'était mieux, sans me rendre compte des répercussions que cela entraînerait…
 
Pas après pas, je me rapproche de cette petite bâtisse, coincée dans une ruelle en arc, au rythme des vagues, et des bourrasques de vent.
J'ai laissé Peÿlos, je ne l'ai pas emmené avec moi. Et je sais pourquoi.
 
Pourtant, la soirée avait si bien commencé. De bonnes paroles, échangées, quelques morceaux de peau entrevues à la flamme des bougies…
Et puis, ceci.
Quelque chose qui n'aurait pas du être vu. Pourquoi en vouloir d'avoir eu de la curiosité… d'avoir cherché à savoir, à se rassurer.
Hélas, le mal était déjà fait, et il éclatait en flammes.
Elle me regarde, tente un demi-sourire qui s'évanouit presque aussitôt. Moi, je ne la regarde plus, je n'ose plus.
"Je sais que j'aurais pu tout te dire, mais ça … j'avais dit non une fois … je n'aurais pas pu dire oui toutes les autres…
L'aurais-tu pris différemment de maintenant, si je te l'avais dit ?"
"A ton avis ?"
"Je sais … Je n'aurais pas du … Si tu savais comme je m'en veux, et même si je ne mérite aucune compassion pour avoir brisé une relation… Je suis, sincèrement, désolé…"
 
Au bout de deux heures, mes muscles commencent à me faire mal, ma poitrine me lance. Je sens un feu me parcourir la gorge, et mes yeux me piquent à cause du froid.
Foutue saison, qu'est-ce qui m'a pris…
 
"Tu sais que tu es un ami ? … Eh bien, tu ne l'es plus."
J'ai cru que mon cœur se soulevait, et engloutissait mes entrailles, quand j'ai lu ceci.
Tout cela par ma faute…
Tout ça pour quelques yeux, quelques lueurs noires, quelques coups de crayon que je lui avais masqué…
C'est idiot de gâcher un regard vert pour des plumes de corbeau que l'on tente de cacher derrière son dos.
 
Enfin, je vois la grande pancarte de bois … Bfëll Port-Gris.
Je la dépasse, il doit être une heure bien avancée. Le soleil commence à mourir derrière les collines.
Des maisons, des commerces, de vagues odeurs du soir, qui pointent sous mon nez gelé.
Je continue d'avancer, et enfin, j'aperçois une vision familière.
Cette petite ruelle pavée, silencieuse, avec des grilles noires qui en parsèment les côtés.
Des envies parfois, de presser contre le mur de briques, silencieux… il fait bleu maintenant… bleu nuit.
 
Je passe devant cette porte blanche, mais ne m'y arrête pas.
Je continue, suivant l'odeur du sel, le bruit des eaux grondantes.
J'arrive à la jetée. Cette longue promenade de bois grise qui s'étend comme un bras contre la plage de galets.
La mer roule lentement, presque avec silence, sur les pierres rondes qu'elle lèche de son écume.
Je m'assieds sur une marche d'un escalier de bois, et me tourne vers Aby.
Elle a fini par s'endormir.
"Te revoilà, ma bleuette, le petit maître est parti."
Elle ronronne, s'étire doucement, et baille en tremblotant. Je rabats encore un peu mon col, de façon à la protéger du vent et du froid.
Je sors mon carnet, et tapote le nom de Fallä. Il ne brille pas…
Tant pis.
"La mer est magnifique aujourd'hui … Tu me rejoins ?"
 
Puis je me lève, transi de froid, et je marche jusqu'à sa porte. De la lumière à l'étage.
Je tape à la porte. Mes doigts me font mal, ils sont violets.
On descend en hâte, et une silhouette, dans une robe blanche, vient m'ouvrir.
- Qu'est ce que tu fais là ?
- Je… Je voulais voir la mer.
- Entre, j'ai froid.
Je passe le seuil, et elle referme derrière moi.
Elle est pieds nus, je monte à l'étage.
- Comment tu es venu ? Je n'ai pas vu Peÿlos.
- Je l'ai laissé à l'écurie de l'Auberge du Rat Blanc, un peu plus haut sur la route.
- Un peu plus haut ? C'est a vingt mille d'ici, au moins…
- Vingt-cinq mille, rectifie-je. Une belle balade.
- Tu es fou, dit-elle avec un sourire.
- Oui, je suis fou…
 
Je regarde mon carnet. J'ai l'impression que cela fait quelques temps que je n'ai pas écrit dedans.
Il y manque des pages, elles ont été arrachées. Je ne me rappelle pas d'avoir fait ça…
Et d'abord, qu'est-ce que je fait ici…
 
La pièce est parfaitement carrée, hormis un renfoncement, comme un conduit de cheminée, qui fait une boursouflure sur un des murs blancs. Tous les meubles sont en bois, une odeur artificielle.
Un grand drap rouge punaisé sur le mur, avec des motifs noirs, en tête d'un lit banal.
 
Je tends le bras, et attrape une bouteille froide, du liquide ambré.
Et j'attends … depuis combien de temps suis-je ici… je ne sais pas, je ne sens pas la trace d'Aby sur mon épaule, je regarde et je ne vois pas les petites griffures blanches sur ma peau, celles qu'elle laisse d'ordinaire.
Je sors un petit carnet de ma poche arrière. Je ne sais pas pourquoi je le sais, mais il est là où je tâtonne, sans une seule hésitation.
 
 
NUIT PREMIERE
Je n'arrête pas de me tourner et me retourner. Il n'y a rien, rien d'autre qu'une pièce vide.
J'entends encore une voix fraîche qui déambule entre les lézardes, dans du satin noir qui glisse sous la paume.
Des billes au parfum pénétrant, qui claquent, et croquent sous la langue.
 
Un craquement, comme quelqu'un qui marche sur une planche de bois.
"Vincent, tu viens avec nous ?" fait une voix lointaine, à l'étage du dessous.
"Je ne m'appelle pas Vincent…"
"Tu n'es pas John non plus…"
Mais qu'est-ce que … Pourquoi j'ai cette impression malsaine que quelqu'un va entrer en trombe dans la pièce, et me sauter à la gorge, le teint livide, des veines bleues qui lui parcourent le visage et coupent son œil aveugle en deux faces de lune…
Des lumières bleues qui attendent dans le noir, qui observent des lucioles orange.
 
J'ai la tête dans le vide, couché sur le lit. Le matelas s'arrête à mes épaules, et après, c'est le vide, un air frais entre le plancher et mon crâne.
Je pousse sur des poids en fer blanc, glacés d'avoir été longtemps laissés à l'écart. Je souffle, je grogne.
Les motifs s'enroulent dans mon esprit… le manque de sang au cerveau sans doute.
J'entends mon cœur qui me remonte dans les tempes.
"Aby, où est-ce que tu es ?" …
 
L'assemblée a commencé.
 
par John L. Kurtiss publié dans : Carnets de route
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Commentaires

"
Tout ça pour quelques yeux, quelques lueurs noires, quelques coups de crayon que je lui avais masqué…
C'est idiot de gâcher un regard vert pour des plumes de corbeau que l'on tente de cacher derrière son dos. "
commentaire n° : 1 posté par : Bulle le: 06/01/2008 19:05:57

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 "Edya Acatäsh, grand dieu des voyageurs"

Aspenn, terre de légendes et de mystères... Même si de sombres évênements ont entaché de sang les hautes plaines de notre terre, j'aime encore à m'y égarer, perdu dans mes pensées. 

 

Ce que vous lirez dans ces lignes, parfois pur produit des chimères du tabac du Sud et de l'hydromel local, n'est certainement pas écrit pour la postérité, et d'ailleurs ne sera peut être même pas compréhensible à certains.

Mais laissez-moi vous servir de guide, et vous comprendrez que l'on peut s'évader... même dans son esprit.

 

Mon nom est John, et je vous souhaite la bienvenue à Andëmiss Cité-Folle.

 

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