Lundi 10 décembre 2007
Aby parcourt le bastingage à toute vitesse, le poil électrisé, et une lueur de joie dans son œil anthracite. Je la regarde faire un moment, puis pose ma main sur le balustre, pour l'arrêter dans sa course.
Elle se tourne, freine devant ma main, puis grimpe dessus, escalade le long de mon bras, en plantant ses petites griffes dans le cuir de mon manteau, et enfin se dresse contre le pli, se mettant sur ses pattes arrière, et humant l'air marin qui lui ébouriffe le pelage.
- Oui, ma bleuette, nous arrivons enfin …
Je ne me rappelles plus la dernière fois que j'ai souris ainsi, mais je me sens empli de joie, en voyant s'avancer vers nous une longue côte noire, d'où arrivent des masses de goélands.
- Nous arrivons chez nous.
 
 
                A peine débarqué, Peÿlos s'élance sur le pont, va, reviens, fais quelques tour du port en galopant, manquant de renverser les pêcheurs qui remettaient leurs produits aux crieurs sur le marché, posé à même la grève.
Revenu vers moi, je constate qu'il ne trotte plus aussi vite. Il s'approche de moi et m'attrape la manche avec les dents. Me tirant le long du quai, et ignorant mes protestations, il m'amène jusqu'à un groupe qui m'est familier, qui attend près d'une quille d'amarrage.
Peÿlos me lâche, et baisse la tête. Je lui gratouille le museau, pour lui signifier que je ne lui en veux pas de m'avoir forcé de façon si peu cavalière.
- Merci, mon ami …
 
Je m'approche, et mets un genou par terre, pour m'accroupir. Arrivé à hauteur de ses yeux bleus comme l'azur, j'entends ce faible feulement, sa respiration féline.
- Bonjour, Obän.
Le lion blanc se tient là, devant moi, sur ses quatre pattes puissantes, et sa longue queue touffue fend l'air, balayant de gauche à droite de son flanc.
Il avance sa tête, et entrouvre sa gueule, dévoilant ses crocs éclatants. Puis, sans crier gare, il m'envoie un grand coup de langue sur le visage, et se frotte contre ma joue.
- Oui, oui, je suis content de te revoir aussi, dis-je, entre deux éclats de rire.
Puis, lui prenant la gueule entre les mains, je le force gentiment à cesser de me lécher consciencieusement la figure, et lui caresse le museau qu'il se pourlèche en même temps.
- Ta maîtresse n'est pas là ?
J'entends soudain une voix dans mon dos, et une main qui vient se poser sur l'encolure d'Obän. Une longue main blanche embagousée et enserrée de bracelets s'efface dans la crinière blanche du lion, et enfin, une petite boule de poils descend le long du bras, et vient se poser sur le haut du crâne d'Obän.
- Tu as fait bon voyage, me demande-t-elle
Je me relève, et la voit, dans une longue jupe rouge, lui remontant jusqu'à la taille, et venant soutenir un haut noir à manches longues. Le long de son cou, dont on n'entrevoit que des bribes de peau blanches, deux écharpes se lovent, vertes et rouges, se mêlant.
Elle sourit, rehaussant la petite fossette qu'elle a sur la joue.
- Ma foi, cela ne fut pas si mal… des gens intéressants, comme Joÿet.
- Mmh, qui est-ce ?
- Un brave homme, je t'en parlerais tantôt… et toi, tu avais fait bon voyage pour revenir ici ?
Elle me regarde en coin, avec un petit sourire.
- Mis à part quelques imprévus, le voyage s'est plutôt bien passé.
- Mh ? Pourquoi donc quelques "imprévus" ?
- … Car.
Toujours cet éternel sourire, avec ses dents blanches qui apparaissent sous sa lèvre.
- Bien, bien…
 
Il pleut… Perdu dans ce matin de fer qui ressemble à la nuit.
 
- Viens, montons jusqu'aux falaises.
- … Soit.
Nous montons le long de la crête escarpée, les bourrasques battent la terre, la bruine tombe en vagues successives, et le vent fait s'envoler les pans de sa robe, dévoilant d'autres couches de tissu, puis enfin ses jambes nues.
- Nous avons bien fait de laisser Obän et Peÿlos sous le porche des Halles…
- En effet, la pente est trop raide, ça aurait été dangereux. Ils n'auront qu'à tenir compagnie à tes fourreux.
- Et Aby ? Elle n'est pas restée avec eux ?
Je jette un œil en contrebas. La pente disparaît derrière un rideau de pluie, et au loin, on aperçoit les lueurs des lanternes des Halles de Bfëll.
- Mh, non, depuis quelques temps, elle à une légère tendance au vagabondage.
- Tu déteins sur elle, visiblement.
- Mh, oui sans doute.
 
En haut de la falaise, la pluie tombe encore plus, engloutissant les herbes hautes.
Je m'avance près du parapet, et lève les bras en croix. Le visage tourné vers le ciel, j'attends. J'attends que le tonnerre me rende sourd, que le vent me coupe la respiration, que la pluie me force à devenir aveugle.
Plus rien n'existe durant une seconde, juste moi, et le reste de la terre, sans rien dessus, juste submergée par la tempête… et la pluie … et la nuit…
- C'est magnifique … Fais comme moi, lui dis-je enfin, en rouvrant les yeux.
Elle s'avance du bord de la falaise, et lève les bras au ciel.
Son écharpe s'envole soudain, par la ruse d'un coup de vent rageur. Je l'attrape au vol, fixant avec délice sa nuque rose maintenant dévoilée. L'écharpe flotte, se débat, voulant s'échapper de ma paume fermée.
Elle se retourne vivement.
- … Tu veux bien me la remettre ?
Puis elle reprend sa pose, contre le vent et la pluie.
Je m'avance vers elle, sans détacher mon regard de son cou… des envies de vampirisation…
Je lui attrape le cou d'une main, et lui relève la tête. Sa gorge est tendue, faisant un arc de cercle tourné vers les cieux noirs. Sa peau est douce et trempée.
N'y tenant plus, j'entrouvre la bouche, avançant mes dents sous mes lèvres, et englobe sa jugulaire, lui mordillant la peau jusqu'aux veines.
Surprise, elle sursaute :
- Aah… Qu'est-ce que tu fais ?
- Ce que j'aurais du faire, il y a déjà bien longtemps…
 
 
Elle est couchée sur le ventre, la lueur arrivant de la fenêtre éclairant la courbe de ses hanches nues d'un éclat blanc. La couverture, rabattue jusqu'à mi-ventre, se casse au milieu de sa colonne, dans le creux qu'elle a au dessus des reins, et le tissu part et se perd entre ses jambes galbées.
Adossé contre le matelas, je fais courir lentement mes doigts le long de son genou, de sa cuisse, remonte jusqu'à sa fesse…
Elle ouvre les yeux faiblement, encore ensommeillée :
- Quelle heure est-il ?
- Encore tôt, repose toi un peu, lui murmure-je en ramenant le drap sur elle, pour qu'elle ne prenne pas froid.
 
 
- A quoi penses-tu ?
Je fais rouler mes yeux, en souriant.
- Encore une question …
- Ne me réponds pas "a rien"…
- Je sais, tu ne me croirais pas…
Je laisse divaguer mon regard tout autour, dans la chambre obscure, à peine éclairée du front de lune qui traverse les restes des nuages de la tempête.
- Tu ne me crois quasiment jamais d'ailleurs … Surtout quand je dis que tu es belle.
 
On verra bien … Allez, debout les rêveurs.
 
                - Je ne sais pas…
- Pourquoi tu ne me crois pas, enfin ?
- Car… arrête de jouer avec ta dague, s'il te plaît.
Je laisse de côté ma lame, alors que je m'amusais à la faire tourner entre mes doigts.
 
Je me lève et vais à la fenêtre, en enfilant mon manteau sur mon corps nu.
Je sors ma pipe de bois, et en bourre le fourneau de tabac, puis l'allume avec une pierre a feu, qui claque contre le bois rogné.
- J'ai connu beaucoup de gens … beaucoup qui méritaient que je ne joue pas avec cette lame …
- Pourquoi tu me parles de ça ?
- J'en vois un, dans cette rue, traîner par le collier un chien aux grands yeux baissés. Il l'emmène sans doute dans une grange sombre, pour lui tirer la peau jusqu'à l'os, et revendre son cuir, sans un regret ni une larme, sinon avec l'espoir d'obtenir nombreux sylmarins…
- Tu es vraiment odieux avec les gens parfois …
- C'est ce monde qui est odieux, c'est tout. Les gens qui tuent les gens, les gens qui tuent des bêtes … et les bêtes qui sont tuées par des gens, parce qu'elles se sont retournées une fois contre leur agresseur, se trompant l'espace d'un instant, de gorge a saigner.
- … Arrête tout de suite, regarde ce que tu fais !
Je regarde ma main, et voit que je tiens la lame d'un couteau qui traînait sur le secrétaire, et que je l'enserre à m'en trancher la paume en deux.
- Ce n'est rien.
 
J'attrape un morceau de chiffon, le pose et serre du plus fort que je puisse, tenant d'un bout avec mes dents, et de l'autre tirant avec force avec ma main valide.
 
- Tu ne pensais pas à ça … a quoi donc alors ?
- … mmh, je te disais que tu es belle, et que tu ne me croyais pas quand je le disais … je pensais … Un jour, un homme te le dira aussi, et tu le croira, lui…
- Pourquoi je le croirais plus que toi ?
- Lui, tu le croiras… Parce que tu seras amoureuse.
- Ce n'est pas la peine de répondre, je me doute bien entendu, qu'un jour, et il tombera bien vite, quelqu'un réussira à faire pétiller ces grands yeux verts. C'est ainsi.
Je m'assoie en bout du lit, dépité. Elle ramène la couverture sur elle, et vient jusqu'à moi, et m'enserre de ses longs bras plongés dans l'ombre. Ma peau se hérisse de son souffle sur mon cou. Elle pose sa tête sur mon épaule, et je sens son sein se presser contre mon dos.
- Je suis désolée…
- Laisse, cela n'est pas si grave… tout cela me fait peur en revanche … cette assemblée, où tu t'en va dans quelques temps …
- Pourquoi ?
- Ca me fait peur. Je sais pourquoi, moi, mais je n'ai aucun droit…
Je me retourne, et lui sourit. Je lui remonte la couverture jusque sur le cou, et lui embrasses la joue.
- Couvre toi, tu trembles … tu va attraper froid.
- Raconte moi une histoire…
- Humpf, que je te raconte… soit.
Je m'allonge sur le lit, et elle se cale contre moi. Ses pieds sont glacés, je les tiens entre mes chevilles, et ramène une autre couverture sur elle.
- … Je n'en connais que peu, et j'avoue n'être pas un bon conteur d'histoire …
 
Apres un long moment de silence, ou je cherchais mes mots, je commence…
- Connais-tu l'histoire de ce marin, qui partait en mer longtemps, voguant à travers le monde… connais-tu l'histoire du Vaisseau des Noyés…
 
Les grandes cités sans vie, celles de mes cauchemars, des légendes qui passent et qui se terrent, lorsque vient la nuit et les dents luisantes. Et un homme, qui trouve un autre homme étrange dans la rue, et qui se rend compte qu'il s'agit… de lui-même.
Furieux, il le poursuit, et finit par l'acculer dans une ruelle sombre. Sortant son couteau, il le frappe jusqu'à ce qu'il tombe a terre, étouffé dans son sang. Une fois fait, il se rend compte avec horreur qu'il s'est tué lui-même, et que celui qui reste, et le regarde, c'est son double.
 
- Il fait jour.
- Oui, je sais.
- Tu te lèves, il faut que tu t'en ailles maintenant…
- Mmh, soit.
 
Apres avoir dit au revoir a tous, je m'en retourne vers les nord-est, les terres du centre, a petit trot.
Je sors mon carnet de ma poche, et, sitôt l'horizon franchi, je me mets à écrire…
 
par John L. Kurtiss publié dans : Carnets de route
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Commentaires

Des objets, pour s'encrer dans la réalité.
J'aurai sans doute un toit vide, plus tard.
Des fourreuses maladroites et vampirisées. Elles, et moi.
Et personne. Surement, rassures-toi. Qui pourrais-je prendre sous mon toit, dans mon vide à moi ?
Il aurait fallu que l'on veuille, mais c'est toi qui veux.
Oh il m'arrive d'avoir envie, pas de tout, partimonie et compagnie. Et tu m'enserres, et tu te vexes.
Laisses moi de l'air sur la falaise, au gré du vent.
Regarder sans toucher.
Ecouter sans embrasser.
Attendre et... jouir.
Parce que tu finis par avoir, tu as vu.

=)
commentaire n° : 1 posté par : AuBord le: 12/12/2007 11:49:56
J'me tire.
T'auras qu'à nous raconter comme John se fout de l'importance des choses dans une relation, pour Fälla.
Racontes-nous cette capacité à mentir en sachant que c'est très important pour l'autre.
Et racontes-nous encooooore comment on remue le tout, alors que du jour au lendemain le sujet n'avait pas été évoqué, pour préserver le semblant de relation que l'autre se sentait capable de garder.
Oui oui, ce mensonge c'est pas grand chose, c'était pas un sujet primordial pour la relation. Manque de bol, mentir sur des conneries, c'est pire que con.
commentaire n° : 2 posté par : Bulle le: 16/12/2007 22:03:48

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 "Edya Acatäsh, grand dieu des voyageurs"

Aspenn, terre de légendes et de mystères... Même si de sombres évênements ont entaché de sang les hautes plaines de notre terre, j'aime encore à m'y égarer, perdu dans mes pensées. 

 

Ce que vous lirez dans ces lignes, parfois pur produit des chimères du tabac du Sud et de l'hydromel local, n'est certainement pas écrit pour la postérité, et d'ailleurs ne sera peut être même pas compréhensible à certains.

Mais laissez-moi vous servir de guide, et vous comprendrez que l'on peut s'évader... même dans son esprit.

 

Mon nom est John, et je vous souhaite la bienvenue à Andëmiss Cité-Folle.

 

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