Trëll s'étend devant nous, grande, magnifique, à peine maculée du temps qui passe.
Peÿlos doit avoir quelques picotements dans les sabots, je le sens qui s'agite, trotte, s'arrête et repart plus vite.
"La nuit tombe bien plus vite qu'on ne le pense…". Oui, mais… pas sûr en fait, de
vouloir aller au devant de la lune et de ses dépressions… Ca viendra bien quand ça viendra, pour l'heure, autant profiter de ce beau soleil.
- Dites moi, savez-vous, Messire John, où se trouvent les serres de Belfäs
?
- Ma foi, mon cher Joÿet, je ne sais… Faisons la route ensemble, tantôt nous tomberons
bien dessus…
Serpentant à travers les ruelles bien tracées de la cité, nous conversons sur des sujets
divers et variés.
- Mais dites moi, Joÿet, enfin, que faîtes-vous ici ? Comment en êtes-vous venu à
prendre le bac pour Trëll, demande-je enfin.
Il reste un instant muet, puis esquisse un sourire, et sort de sa besace, qu'il porte en
bandoulière, un petit carnet. A la couverture jaunie, et visiblement débordant de dessins, de feuilles, et d'autres choses, il tient fermé par un bout de ficelle enroulé tout
autour.
- Voyez-vous, John, je parcours le monde depuis longtemps déjà, sans doute plus
longtemps que vous-même…
- Cela ne m'est ma foi pas impossible, dis-je en regardant Aby. Il n'y a que quelques
années que je me suis décidé à vagabonder.
- Eh bien, moi, j'ai déjà vu nombre de landes et de gens. Et je conserve tout, la
moindre trace, dans ce petit livret, qui m'est, vous l'aurez compris alors, très précieux. J'ai la prétention de penser, que, en dépassant l'attachement sentimental que je lui porte, mes voyages
puissent intéresser, sinon les enfants, les derniers rêveurs en mal de nouveauté.
…
- Et vous, pourquoi cherchez-vous à voir le monde ? En prenez-vous aussi des morceaux
pour orner vos pages ?
- Non, non, il n'est rien qui vient s'étaler sur les pages blanches de mes carnets que
ce qui m'est donné d'imaginer, ou de voir, le temps d'une pose et d'une lueur de bougie.
- Et qui dessinez-vous, par ces temps-là, demande Joÿet, en jetant un œil vers le grand
sac en croupe de Peÿlos.
- Pour le moment, je n'ai plus grand-chose à voir, mais d'ici à quelques décades, qui
sait, lorsque nous arriverons en Antalion, aurais-je l'occasion de croquer du bout du fusain, ou à la pointe d'un crayon, une de ses courbes, un éclat dans son œil, le galbe de son sein, où y
parsemer de quelques bulles de savon…
- Mmh, c'est là une des plus belles façons de croquer une jolie femme,
messire.
- j'ai la faiblesse de le penser aussi, mon cher Joÿet… de le penser aussi,
oui.
…
Au loin se détache enfin une grande masse de fer forgé et de verre poli… les serres
apparaissent dans la douceur ouatée de cette fin de journée.
Au pied de l'entrée, je distingue un groupe d'elfettes, occupées à discuter bruyamment,
et avec forces gestes et éclats de rire.
Nous nous arrêtons un peu à l'écart, et nous les regardons, non sans quelques sourires,
débiter des flots de paroles dans une langue incompréhensible à mes oreilles.
- Saisissez-vous un traître mot de ce qu'elles racontent, Joÿet, demande-je à mon
compagnon de route.
- J'avoue que non.
- Mmh, ajoute-je avec un petit rire qui appelle à la sarcasme, quel que soit le pays,
faut-il que ça piaille.
Joÿet éclate de rire.
- Oui, vous avez raison. Bien, cherchons à entrer, dit-il en s'engageant à travers le
groupe, qui ne remarque même pas notre présence.
Une fois à l'intérieur, l'atmosphère se réchauffa de fort belle manière. La serre
servant également de bains thermaux, il n'était pas étonnant d'y voir quelques groupes d'enfants s'amusant dans les mares, ou de plantureuses Trëlliannes, adossées, entièrement nues, contre les
rebords d'un bassin émanant des vapeurs tropicales.
- Dîtes-moi, Joÿet, pour quelle raison m'avez-vous traîné jusqu'ici déjà
?
- Oh, voyons, messire John, qu'allez-vous penser, réplique-t-il en
riant.
- Non, non, je ne pense rien, j'amène l'évidence… Et tout cela me tend à penser que ce
n'est pas juste la température de l'eau ni les plantes tropicales qui vous ont donné l'envie de venir.
Pendant que Joÿet converse avec quelques elfettes peu vêtues, j'en profite pour visiter
l'orangeraie. Là, de nombreux arbres, encore porteurs d'énormes fruits, s'amoncellent dans un imbroglio de textures, de grandes feuilles vertes, de troncs anguleux, et de mélanges de
parfums.
Je m'assois là, et j'attends.
Aby saute de mon épaule et part, disparaît dans les feuillages d'un grand
Epicéa.
…
La nuit s'avance, silencieuse, tandis que des pièces voisines monte un tumulte qui me
fait sourire. Des respirations haletantes, des glapissements, le bruit des pas sur le plancher de la serre…
Je soupire.
- Bien, voyons cela.
Je finis par me lever. Mes muscles se tendent, s'étirent le long des os, me rappelant
douloureusement que cela fait des heures que je suis ainsi, à attendre cet instant.
Je vais vers une petite lucarne, dans un coin de l'orangeraie, et soulève le
carreau.
La lune, décrivant son cercle dans l'obscurité ouatée, est à son point
culminant.
Derrière moi, pas un son, on s'amuse plus loin, dans une autre
pièce.
- Mmh, voila qu'arrive la 43ème…
Les années filent vite, trop vite même. Au sortir de l'enfance douillette, on pense, on
attend, on désespère même de ne voir pas arriver le jour fatidique où l'on s'ajoute quelques lunes, et un chiffre qui change.
Passé à l'age d'homme, l'impression que cela nous laisse commence à se fondre en autre
chose… On redoute maintenant de le voir arriver, ce jour, cette nuit.
- L'homme est étrange, il n'aime pas toujours sa vie, mais il ne souhaite jamais aller
au devant de son trépas… Mmh, soit, il me reste encore beaucoup de temps, avant de revoir le regard des colosses de pierre sur les bords des falaises…
…
Au matin dormant, je repasse enfin dans l'autre pièce, où je découvre Joÿet, endormi, de
l'eau jusqu'à la taille dans un bassin bouillonnant. Et il n'est pas le seul…
Cherchant Aby, j'entends soudain un murmure :
- Bonne nuit, messire ?
Je me retourne. Joÿet se pince le nez, avec un large sourire un peu tombant, dû à la
fatigue.
- Vous m'excuserez de ne pas me lever, mais je ne voudrais pas réveiller cette charmante
demoiselle, ajoute-t-il en tournant la tête pour m'indiquer la belle elfette qui s'est endormie sur son torse.
Je souris, et hoche de la tête.
- Je vous en prie, rendormez-vous aussi, la nuit a dû être… éprouvante. Vous avez encore
le temps avant de reprendre le bac…
- Pour tout vous dire, cette île me plaît assez, je pense m'y attarder encore un peu, me
souffle-t-il avec un clin d'œil. Je n'ai pas encore vu tous ses charmes…
Aby revient, et saute sur mon épaule. Il se blottit contre mon cou en faisant un "Drüüu"
satisfait.
- Mmh, de nouveau mâle toi, finalement…
- Etranges bêtes que sont les feux-furêts, me murmure Joÿet. N'est-ce pas
?
- Oui, j'ai déjà eu cette réflexion, mon cher Joÿet. Eh bien, il ne me reste plus qu'à
vous souhaiter une bonne continuation. Je ne pense pas que nous nous reverrons, alors, un "Bonne vie" s'impose, je pense.
Ce faisant, je lui tends la main, qu'il serre avec force.
- Bonne route, John.
…
Peÿlos attend dehors, à la brume légère qui s'étend autour des serres. Je m'approche et
lui caresse le museau. Il relève la tête pour me brouter les cheveux.
- Bien, en route, le bateau nous attend, il faut repartir.
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