Aby court sur le pont, le bruit de ses petites
pattes tapotant en cadence et avec frénésie sur le bastingage de bois. Elle fouine, s'arrête pour renifler quelque endroit odorant, puis repart encore plus vite.
Cette petite boule de poils bleus disparaît derrière un cageot de légumes, et je la
revois un peu plus loin, grimpée sur le dos de Peÿlos, qui commence à frapper le pont du sabot, impatient de pouvoir à nouveau se dégourdir les pattes.
Je m'approche de lui, et lui caresse le museau :
- Demain, mon ami, demain, nous ferons une halte à Trëll…
…
La nuit passe, longue et froide, comme à l'habitude de cette saison qui
commence…
Dieux, cela fait bien des lunes que je n'ai plus vu les terres occidentales… Cela me
fera du bien, mais j'avais espéré les revoir avant ma 43ème année …
Tant pis, je l'a passerais dans la serre. Ou à l'ombre fugace d'un drap bleu et d'un
tissu noir …
C'est ainsi, mais après tout, ce sera un jour comme un autre…
Je n'arrive pas à dormir. Le tangage du bateau, qui entre dans les hauts-fonds, devient
presque imperceptible.
Il est temps que nous arrivions, le voyage commence à devenir insupportable, presque
seuls au milieu de la mer.
Les marins ont beau passer plusieurs lunes en mer, ils ne rechignent pas à poser le pied
en terre, souffler quelques jours avant de repartir.
J'entends l'équipage qui ronfle en rythme, et Joÿet, dans la cabine voisine, qui parle
en dormant…
"Mmh … non, attendez … je ne voulais pas… le tuer…"
Aby écoute ces plaintes, et son poil se hérisse. La tête basse, elle glapit, saute du
pied du lit et vient se réfugier dans les draps.
Je la prends dans ma main, je la sens vibrer. Elle tremble comme
jamais.
- Calme toi, Aby, il fait juste un rêve… ce n'est rien… ce n'est
rien.
Et du coin de l'œil, je vois la lame de Donynïo qui luit sous la faible clarté de la
lune.
…
Au lendemain matin, Joÿet sort de sa cabine en même temps que moi. Après un bref salut,
qu'il me renvoie avec son accent chantant, il me dit :
- Savez-vous, à quel moment allons-nous accoster sur Trëll ?
- Je ne sais pas trop en fait, sans doute vers le milieu de la matinée. Demandez à Sïil,
le capitaine, il doit savoir lui.
- Oui, oui, sans doute…
Joÿet fait triste mine, je le vois bien, mais il esquisse un vague sourire, en
approchant la main d'Aby. Celle-ci recule légèrement, et se tasse en boule.
- Que lui ais-je fait, demande-t-il avec un air triste.
- Non, ne vous inquiétez pas… c'est juste qu'Aby a eu peur, vous voyez … cette nuit,
lorsque vous parliez dans votre sommeil…
- Ah, ça … Non, vous ne voulez pas savoir…
- Si, allez-y, dîtes-moi. Quelque cauchemar, sans doute ?
- Oui, le pire que je puisse imaginer, dit-il en se dirigeant vers la salle commune, où
quelques hommes achevaient de prendre leur repas.
Il s'assoit, et me fait signe de faire de même.
- J'ai rêvé - dieux, heureusement que ce n'était qu'un songe - … que je … tuais mon
père.
Je ne fais aucun geste, je n'ai aucune expression, du moins, je ne pense pas que mon
étonnement transparaisse, de peur qu'il ne se ferme, et j'écoute attentivement son histoire…
- J'étais avec mon père… il était malade… nous habitions une petite masure, celle de mon
enfance, et nous avions un chien à cette époque…
Mais soit, mon père souffrait d'une maladie du foie, ou des reins… ou des deux en même
temps, tout est un peu confus…
Je l'ai emmené voir un ami gnome, ingénieur de génie de Belfäs, qui avait inventé une
machine qui aurait pu le soigner.
Il était dans une petite ruelle sombre, une grande porte cochère, et on entre dans son
laboratoire…
Je fais allonger mon père, un grand homme avec une large moustache noire, sur une table
inclinée, et je m'éloigne.
Des rayons, que je ne vois pas hormis des taches de couleur par moments, gravitent alors
autour de lui.
Et soudain, les lumières s'estompent. Mon père… est étendu… il ne bouge
plus.
Je l'ai tué, et, tordu de douleur, je le ramène à la maison, et le dépose dans l'entrée.
Il n'est déjà plus qu'un tas de linge noir informe, une momie avec une tête qui ne tient presque plus sur le corps.
Mon chien arrive, et je prends vite ce qui reste de mon père pour aller le cacher dans
le jardin, de peur qu'il ne le dévore, ne reconnaissant plus son odeur…
…
Nous accostons, l'espace de quelques jours, au port d'Atëla, sur l'île-continent des
elfes.
La passerelle est mise, Joÿet, qui à retrouvé le goût à la chansonnette, descend le
ponton en entamant un air rocailleux, lourd en rimes, mais enjoué néanmoins.
Peÿlos, trop heureux de pouvoir descendre a terre, s'agite et manque de renverser un
marin en s'approchant du pont. Je l'arrête d'un geste de la main, il commence à se cabrer, et je le rattrape par la bride.
- Doucement, Peÿlos, doucement…
Je monte sur la selle, et entreprend de descendre sur la terre
ferme…
par John L. Kurtiss
publié dans :
Carnets de route
