Mardi 27 novembre 2007
                Le jour se lève. Je suis déjà dehors, accoudé au bastingage. Depuis que la traversée à commencé, je reste à cet endroit des heures… juste à cet endroit.
Les autres me regardent avec étonnement, se demandant pourquoi je reste planté là tout le jour durant. Au tout début, ils pensaient, rigolards, que j'avais le mal de mer…
 
… Mais le mal était tout autre.         
Je sors de ma poche une petite bourse de tabac gris, et ma pipe, longue et noueuse. Je commence à en bourrer le fourneau d'une bonne pincée, le regard dans le vague. Je ne sens même plus le poids d'Aby sur mon épaule.
Peÿlos dort encore dans un coin du pont, comme le reste de l'équipage.
Leurs ronflements en cadence au petit matin sonnent comme un appel au rêve, à aller se rendormir.
Mais l'air marin, le vent du large vient me fouetter le visage.
De toutes façons, le sommeil ne m'attire plus maintenant. Peu importe, je ressens les poches de cernes sous mes yeux, dès que je ferme les yeux, je ne vois que ça.
 
Des silences, au matin, la nuit,
Le jour, et parfois sous la griffe
Glacée d'une lune du loup.
Goût acide sur les lèvres coupées.
 
Qui m'aime, me dit…
 
J'écrase une lame qui a coulé jusqu'à mon cou.
D'ordinaire, je ne les laisse pas aller si loin, mais enfin…
 
C'est dur, c'est tout.
Les arabesques de salamandre dansent sur les rythmes chaloupés de la mer, et au loin, des morceaux de rocher arrachés à la terre, mais pas encore perdus dans les flots. Des aiguilles de craie qui s'avancent comme une joue offerte aux baisers dévoreurs de l'écume.
 
C'est dur, c'est tout.
Je me mets à voir des formes dans l'eau, des courbes frappées par le remous des vagues, sur les plages désertes, avec juste la blancheur de la lune qui vient éclairer la scène, distillant ça et là des éclats.
 
C'est souvent comme ça, notez. On espère, on attend, on se tapit dans un coin, fébrile de l'instant où finalement, il s'opère un changement. Un demi-tour qui ne se fait pas…
Peut être aussi parce qu'on attend, qu'on ne dit rien, qu'on souffre en silence.
 
Oui… c'est tout.
 
"Non pas dormant debout, mais pas éveillé non plus", murmure-je à mi-voix. " N'est-ce pas, Ab…?!"
Je jette un œil sur mon épaule, mais ne voit pas le feu-furêt. Elle n'est pas là.
Cela n'est pas dans ses habitudes.
Je me redresse et regarde de toutes parts, voir si je ne vois pas dépasser sa longue queue fendue dans le coin d'un baril ou d'un rouleau de corde.
Mais elle n'est pas là.
- Sang noir, Aby, où es-tu ? Tu me ferais faux bond, toi aussi ?
Je commence à la chercher partout dans le navire. L'Azëeda devient rapidement le théâtre de mes recherches éperdues pour retrouver ma petite compagne : communs, cuisines, cellier, dortoirs…
 
Arrivé devant les quartiers du capitaine, au moment où j'allais frapper, un souvenir me frappa. Quelque chose dans cette porte à l'arcade ronde, à l'œil-de-bœuf coloré, ramenait à moi un moment passé…
 
 
Courbée, attentive à ses
Fourreux fureteurs, qui
S'engouffrent, passent et
Grattent la couleur des laines.
 
Qui m'aime, ne nuit…
 
 
Va savoir comment c'est arrivé…
Souvent, d'aucuns me le demande… Mais enfin, pourquoi est-ce que tu l'aimes ? …
 
Pour autant de raisons que tout un chacun, je pense…
Jolie, délurée, drôle et intelligente sont les maîtres mots … aux côtés de pleins d'autres qu'elle inspire.
C'est toujours étonnant de s'attacher tant à des détails, qui pour tous les autres sont … non pas superflus, mais disons qu'ils ne s'y attacheraient peut être pas autant que moi.
 
Tu as un très beau visage, orné de nombreux orbes scintillants…
Des lignes fines qui descendent, le long des yeux pétillants absinthe et ambre, selon les rayons du soleil,
Jusqu'à ces lèvres duveteuses, pleines et entières, gorgées de saveurs acidulées.
Descendre encore, parcourir le creux de la gorge, entendre en résonance le cœur qui cogne, et contre la joue et le lobe, les vibrations d'une voix qui chante doucement.
Creux, rebords, Bijoux et bulles…
 
 
Ishäar, le second, revient des cabines, où il m'aide à retrouver Aby. Il arrive en haussant les épaules, qui fait tressailler la tunique de lin qu'il porte.
- Je ne l'ai pas trouvé, et j'ai cherché partout pourtant, me dit-il de sa voix lente.
Je lui souris faiblement.
- Merci de l'aide Ishäar.
- A ton service, répond-il en relevant le bord de son chapeau, je l'aime bien cette petite bête… Ne t'inquiète pas, ajoute-t-il en posant la main sur mon épaule, je suis sûr qu'il ne lui est rien arrivé. Elle a du rentrer dans un trou, quelque part, elle va revenir.
- Ce qui m'étonne, c'est que depuis quelques temps, elle est femelle …
- Quoi ?!
- Mmh … non, rien, je pensais à voix haute. Va te recoucher, Ishäar, dès que je la retrouve, je te préviens.
 
Un large sourire illumine son visage creux, et il s'en retourne claudiquant vers les cabines de l'équipage, d'où proviennent des ronflements sonores.
 
Le fait d'avoir perdu Aby, à la suite d'elle, me rend encore plus triste que je ne le suis déjà.
Et ça y est, ça recommence… J'ai toujours trouvé bizarre que, comme les oiseaux qui se cachent pour mourir, les hommes se cachent pour pleurer.
Moi pas. Je ne pense pas que ce soit un tort, je n'ai pas à camoufler mes sentiments.
Si le malheur n'existait pas, le bonheur aurait-il la même saveur… Pas sûr.
 
Je toque à la porte du capitaine, espérant presque qu'il n'entende pas. Finalement j'entends, de l'autre côté de la cloison, qu'on se lève, un frottement sur le parquet, et enfin la poignée qui se tourne, et la porte qui s'entrouvre.
Un homme à la mine bourrue, et aux joues rouges bien pleines, me fait face. Sous une tignasse hirsute de jais et des sourcils broussailleux, j'entrevois deux petits yeux fatigués qui me fixent.
- Que me veux-tu, à cette heure, John, me demande-t-il.
- Excusez-moi de vous réveiller à cette heure capitaine, mais…
- Tiens, coupe-t-il en haussant un sourcil, tu n'es pas avec ta furette ce matin.
Et, voyant ma mine défaite, il ouvre plus grand sa porte, et me prend par l'épaule.
- Viens, garçon, entre, on va boire un verre.
Il me fait entrer dans sa cabine, et en passant, attrape un pantalon. Il l'enfile par-dessus sa chemise de nuit qui lui tombait aux chevilles, et me fait signe de m'asseoir à sa table.
Il va chercher dans sa commode une bouteille ronde, remplie d'une bonne moitié d'un liquide brun, et sort également deux verres et un petit bol. Il pose le tout sur la table.
Moi, je suis affalé sur le bois, la tête enfouie dans le vide laissé par mes bras croisés.
J'entends juste la bouteille qui se débouche, et l'alcool qui coule dans les verres. Puis, un bruit, comme un objet que l'on racle sur le bois.
Je relève les yeux, et je vois qu'il m'a tendu un verre rempli à ras bord. Je me redresse lentement, comme avec lassitude et résignation, et je plonge la main dans le petit bol.
Entre mes doigts, je ressors une poignée de graines ocre.
- Enfin un qui sait comment on boit le rhum de Trëll. Tu as raison garçon, une poignée de sésame, et tu l'avales d'un trait… Rien de mieux pour redonner de la santé et du cœur au ventre.
Et sur ces mots, il empoigne les graines, les gobe et vide son verre, avant de le reposer brutalement, et de faire une grimace.
- Rah, bon sang, il vieillit mieux que moi, dit-il entre deux quintes de toux provoquées par la raideur du rhum. Mais vas y, garçon, bois … Tant que ça n'explose pas.
 
Je prends une légère inspiration, je mets le sésame sur ma langue, et j'avale le rhum d'un trait. Le mélange donne un goût de bois, puissant et odorant, qui me remonte par le nez, et entraîne dans son sillage, l'alcool, les graines, et une bonne partie de ma capacité à reconnaître les goûts pour un moment.
Durant quelques secondes, je sens des flammes remonter le long de ma colonne, et dans ma gorge, on me pique, on me presse, on me force à tousser.
 
- Bien, mon garçon, dit le capitaine en reprenant la bouteille et en la rebouchant dans un "pop" discret, dis moi… Pour quelle raison te mets-tu dans cet état ?
- … Aby, mon feu-furêt, a disparu.
- Non, non, ce n'est pas l'unique raison, rétorque-t-il en observant le fond de son verre. Je ne suis pas de ceux que l'on peut berner. Je suis un vieux loup, j'ai connu du pays, et je te dis que tu ne serais pas ainsi juste parce que ta petite bête, que tu l'aimes beaucoup ou non, a pris la poudre d'escampette l'espace de quelques heures.
Je pousse un long soupir. Le capitaine m'observe d'un œil qui pétille.
- Ma foi, vous le savez… quelle est la seule chose qui puisse mettre un homme dans cet état, finis-je par dire en jouant avec une des graines de sésame qui gisait, seule, sur la table devant moi.
- Enfin, tu te délies la langue… Parlons-en, des femmes, puisque enfin, c'est de cela que vient ton mal.
Je me redresse, assez violemment, et réplique :
- Non, elle n'est pas la responsable de mon mal !
- Soit, mon garçon. Elle ne l'est pas, c'est vrai. C'est toi seul qui te mets ainsi… et pourquoi donc… mmh ?
 
- Parce que… parce que je l'aime.
- Voila, tu as dit. Tu as dit… Vois tu, des femmes, j'en ai connu, de toutes sortes et de presque toutes les conditions - je t'avouerais que les duchesses seraient parfois plus faciles à avoir que les filles de maraîcher, mais enfin, cela est une autre histoire. Tu sais que l'on dit des marins qu'ils ont une fille dans chaque port ? C'est ma foi vrai… Pour ton problème, toi seul peut t'aider hélas, mais demande lui si elle le ressent comme toi tu le ressens…
- Cela sera bien difficile … elle est partie maintenant.
- La belle affaire ! Depuis quand la distance à empêché un homme d'aimer une femme ?
Ecoute moi bien, garçon, tu n'es pas le premier à qui cela arrive…
- je devrais me sentir mieux, croyez-vous ?
- Mmh, non, en effet… mais cela fait relativiser, tu ne trouves pas ?
- Humpf… si, je l'avoue.
- Tu auras eu le temps de lui dire adieu ?
- J'ai ma foi la faiblesse d'être sûr que ce n'est pas un adieu.
 
 
Hausse la voix pour exister, et
S'empêcher de pleurer.
Plus de courbes au fusain,
A son charme callipyge, déshabillé…
 
Qui m'aime, me fuit.
 
- Au tout début, lorsque je l'ai vu pour la première fois… Disons que je ne pense pas, et l'on me l'a déjà dit, "fonctionner" comme certaines personnes…
Si je n'aime pas, je ne peux pas lier une relation, ça ne fonctionne pas… Ce n'est pas faute d'avoir essayé.
 
Non, en fait, au tout début, c'était pendant la Grande Guerre… Savez-vous, celle des Neuf Nations. J'avais déjà croisé ce groupe auparavant, mais elle n'en faisait pas partie à l'époque. Ce n'est qu'après, lors de sombres évènements, que je pus à nouveau croiser leur route, et la sienne.
Tout de suite, il y avait quelque chose chez elle qui m'avait plu, m'avait poussé à, petit à petit, parler avec elle, connaître ses goûts, comme un ami en somme.
Et j'avoue que ce n'était que cela… de bons amis, qui ne se connaissaient que de discussions légères, entre deux batailles rangées.
Et puis, peu à peu, il est advenu que nous nous sommes revus, après la pluie, après la tempête, après la bruine qui avait enveloppé la terre d'Aspenn.
L'ombre s'était dispersée, abattue, et donc, nos sujets de conversation se firent plus proches…
Jusqu'à ce que, sans que je m'en rende même compte moi-même, il arriva que je commence à trouver qu'elle manquait, près de la lune des Dryades…
 
Un bruit sonne et m'interrompt dans mon récit. Une ombre, fugace, bleue électrique, bondit sur la table.
Le capitaine sursaute, vacille, et manque de tomber de sa chaise.
Moi, mélancolique, je ne bouge même pas un doigt.
Lorsque je vis que c'était Aby, je me mis à sourire.
- Shäak, cette bestiole m'a fait une peur folle.
Je me lève de ma chaise, et me penche sur la table, vers le feu-furêt.
- Bonjour toi, murmure-je en souriant. Où étais-tu passée, ma belle ?
Je remarque, accroché à sa queue, un petit objet brillant, qu'Aby s'occupe de faire tinter.
J'attrape le furet, et retire la petite balle de métal de sa queue. Je regarde dans ma paume.
- La clochette…
Je porte Aby à ma joue, et la câline doucement.
- Merci de l'avoir retrouvé. Tu savais que je la cherchais aussi, elle avait roulé dans un coin.
 
Après avoir salué le capitaine, qui repartit se coucher, je sors de la cabine avec Aby sur l'épaule. La porte refermée, je jette un œil à cette petite boule de poils, et lui dit en souriant :
- On est bien, ensemble, hein ?
Aby me regarde et pousse un long glapissement.
Drüüuuuuu…
Et j'entrevois, l'espace d'une seconde, comme un reflet d'absinthe dans ses grandes prunelles noires.
 
We ewÿe düe met etye, ne…Däan tëloë ?
 
par John L. Kurtiss publié dans : Carnets de route
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 "Edya Acatäsh, grand dieu des voyageurs"

Aspenn, terre de légendes et de mystères... Même si de sombres évênements ont entaché de sang les hautes plaines de notre terre, j'aime encore à m'y égarer, perdu dans mes pensées. 

 

Ce que vous lirez dans ces lignes, parfois pur produit des chimères du tabac du Sud et de l'hydromel local, n'est certainement pas écrit pour la postérité, et d'ailleurs ne sera peut être même pas compréhensible à certains.

Mais laissez-moi vous servir de guide, et vous comprendrez que l'on peut s'évader... même dans son esprit.

 

Mon nom est John, et je vous souhaite la bienvenue à Andëmiss Cité-Folle.

 

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