Jeudi 22 novembre 2007
- Bien, l'étranger, tu veux prendre place sur la prochaine goélette pour Antalion, me demande un marin bourru, fumant à grandes goulées une pipe tordue. Tout peut se faire, oui, tout peut se faire… mais sous certaines conditions, comprends-tu.
Je pose une bourse sonnante sur la table de l'auberge. Le bruit fait se retourner plusieurs clients, l'air intéressé. Je tourne la tête et, par-dessus mon épaule, je leur jette mon regard le plus noir.
Ils en reviennent vivement à leur broc de bière, et les conversations reprennent timidement dans la salle enfumée et sombre.
- Cela suffira-t-il ?
Le marin soupèse du regard la bourse, puis enfin dit à mi-voix :
- … Bienvenue à bord, l'Alkëen.
 
Trois jours que l'Azëeda a prit la mer. Le jour de l'embarquement s'annonçait morne et gris, mais un beau soleil fit son apparition, comme pour nous saluer une dernière fois, alors que les côtes des Rives Jaunes n'étaient plus que des points noirs sur l'onde.
Le bateau tangue de part en part, oscillant entre les creux et les crêtes des vagues. Nos seuls compagnons de traversée, outre l'équipage et quelques autres passagers comme moi, sont les rares mouettes qui nous suivent, puis nous quittent et sont remplacées par d'autres.
Leurs cris perçants, tournants autour du foc, percent le silence comme une corne de brume.
 
- Toute cette paix… Oläyn y Katalëe denendë …
Je lève le nez du bastingage. Un grand homme, au visage carré, le menton volontaire, est accoudé non loin, et me regarde. Derrière ces grandes lunettes rondes percent deux yeux sombres, noyés dans l'ombre de son chapeau à larges bords, qu'il relève du bout du doigt.
- Je vous demande pardon… Qu'avez-vous dit ?
- Oh, veuillez me pardonner, j'ai cru remarquer que vous étiez d'Antalion aussi je pensais que vous compreniez la langue des elfes.
Ce faisant, il s'incline avec un grand rond de bras.
- Non, je la connais, mais il est peu commun de voir un autre homme la parler dans ces parages. Beau et terrifiant à la fois… oui, je pense que l'on peut le dire. Mais la mer est ainsi faite, elle attire et prend ce qu'elle désire, pour ne parfois rien lâcher, puisse-t-elle nous englober tout entier…
- Comme cela est bien dit. Je me nomme Joÿet, et, sans trop de malice, je suis linguiste. Ce trait d'humour m'est fort coutumier, et s'il vous ennuie, envoyez-moi donc au diable, je vous en prie.
 
Il a un accent lent, il prend ses mots comme s'il les ruminait, et les lance à la volée.
- J'aime assez les différents accents, ceux qui coulent de la bouche à l'oreille, ceux qui piquent parfois, mais ceux qui roulent sans cesse me font horreur, ajoute-t-il. Et je crois déceler chez vous quelques traces de bois ambrés, seriez-vous des terres du sud ?
- Vous m'en voyez étonné, d'ordinaire, les gens n'y entendent rien. Mais vous avez raison, les terres de Catamnëo ont été pour moi un berceau.
 
Il s'approche et tend la main vers Aby. Celle-ci ne bronche pas, et se laisse caresser en ronronnant.
- Vous y retournez ? Avez-vous quelqu'un qui vous y attend ?
Un sourire s'imprime sur mon visage, et avant que je n'aie pu entamer ma réponse, il réplique à la hâte, avec son accent chantant :
- Pardonnez-moi si je vous ennuie, mais cela fait si longtemps que je n'ai plus parlé votre langue que maintenant que j'en ai l'occasion, je ne peux pas m'arrêter.
- Non, il n'y a pas de mal. J'espère y retourner, oui, et non, je ne pense pas que quelqu'un m'y attende…
… Ni là-bas, ni ailleurs.
Joÿet m'observe, et relève un sourcil d'un air circonspect.
- Pour quelle raison dîtes-moi…
- John.
- Dîtes-moi, John, pourquoi personne ne vous attendrait ?
 
- J'avoue que je ne sais pas… c'est ainsi fait, je suppose.
 
- Vous aviez parlé du silence et de la paix tout à l'heure, Joÿet.
- Tout à fait, répond-il. Tout cela me rappelle ces grandes villes, que l'on parcourt à pied…
- Je vois… comme Samos, Nëckba, Aggäza, et tant d'autres…
- Andëmiss aussi.
- Mmh… oui, c'est vrai, la Cité Folle aussi… On les parcourt à pied, seul, et toute la vie de ce monde grouille autour de nous… mais on s'en moque, on est tout seul, avec une petite musique dans la tête, et des étoiles dans les yeux…
- Ah, vous avez voyagé, ainsi ? Avec une dame sans doute ?
 
Je me laisse retomber sur la balustre de bois, qui craque sous l'impact.
- Le temps n'est plus aux cerises, dis-je, l'air mélancolique. Des nymphes, j'en ai croisé beaucoup, je crus en aimer certaines, à ma façon… et une autre, que j'ai trouvé au détour de certains sentiers.
- Ma foi, dit Joÿet en s'accoudant à son tour, une chose à laquelle on est tous confrontés un jour… Voyez mon épouse, par exemple…
Je me redresse un peu, et regarde sur le pont de part en part.
- Votre épouse ? Est-elle ici, avec vous ?
- Elle est toujours avec moi, en quelque sorte, dit-il avec le regard embué. Excusez-moi…
Il écrase une larme qui naissait au bord de son œil, et poursuit, la voix hachée :
- Toutes les femmes dont on entend un jour la voix au détour d'un chemin, comme vous dîtes, restent longtemps… Et certaines… restent pour toujours, même si elles s'en vont. Vous, elle est partie, moi, je sais qu'elle ne reviendra pas.
 
Nä Mäastë…
Il s'est éloigné, serrant dans sa main une bague argentée, qui luisait d'un triste éclat, l'air triste et nostalgique.
- Les gitanes ont parfois ce pouvoir, hein, Aby ?
Elle pointe son museau et le frotte, humide et froid contre ma joue.
Je souris, et pousse un soupir.
 
par John L. Kurtiss publié dans : Carnets de route

 "Edya Acatäsh, grand dieu des voyageurs"

Aspenn, terre de légendes et de mystères... Même si de sombres évênements ont entaché de sang les hautes plaines de notre terre, j'aime encore à m'y égarer, perdu dans mes pensées. 

 

Ce que vous lirez dans ces lignes, parfois pur produit des chimères du tabac du Sud et de l'hydromel local, n'est certainement pas écrit pour la postérité, et d'ailleurs ne sera peut être même pas compréhensible à certains.

Mais laissez-moi vous servir de guide, et vous comprendrez que l'on peut s'évader... même dans son esprit.

 

Mon nom est John, et je vous souhaite la bienvenue à Andëmiss Cité-Folle.

 

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