Mardi 20 novembre 2007
- Eh bien, commença Ash, tout d'abord, il est à noter que cette forme de corbeau, bien que je la trouve seyante, est toute récente…
Je ne la porte que depuis quelques lunes. Auparavant, je fus bien des choses …
Tant et tant, si bien que je ne me souviens plus moi-même lesquelles…
J'en suis au deuil pour l'heure, mais qui sait ? Peut être redeviendrais-je un jour humaine… cela fait tant de vies…
 
Il y a fort longtemps, une jeune femme vivait en Antalion… Pardonnez que je me détache de cette femme, mais je ne me sens plus elle, même si elle fut moi…
Ceci étant dit, reprenons.
Cette jeune personne était, bien que de pauvre famille, d'une noblesse de cœur assez peu commune.
Elle se sentait fort proche des gens, des animaux, en somme de tous les êtres, vivants ou non, sur ce monde.
Son don lui permettait d'entrevoir de nouveaux horizons, inconnus aux yeux des hommes mortels d'ordinaire…
L'Univers des rêves, des morts et de la Vie même.
 
Un don pour beaucoup… une malédiction pour elle.
Touchée dès sa naissance, elle avait coutume de faire des songes inquiétants, où il n'y avait que morts, tortures diverses et sévices atroces…
Chaque nuit, elle se réveillait, pale et tremblante…
 
Et chaque jour qui suivait, elle entendait parler d'un meurtre, d'un viol, ou d'autres horreurs qu'elle avait vu en rêve la nuit passée.
Etant venue à la conclusion que les chimères qui l'assaillaient étaient bien réelles, elle cru devenir folle.
Sa terreur amplifiait ses songes, et elle ressentait tout : chaleur, odeurs, le toucher, et les sentiments des victimes…
Toujours du côté du faible, jamais dans la peau du bourreau.
Elle ne pouvait que subir les coups, les morsures, les estafilades, et se sentir souillée, jusqu'à ce qu'enfin elle expire, et se réveille en nage, et terrorisée de s'être vue mourir.
 
A force de temps et de descente aux Enfers, elle se demanda si sa mort ne serait pas la meilleure des solutions…
Par trois fois, elle tenta de mettre un terme à sa vie, considérant son existence comme un flot de souffrance et d'incompréhension…
 
 
Et ainsi, Ash me conta comment la jeune femme manqua ses trois tentatives, et se remit dans le droit chemin. Son don fut toujours un fardeau, mais elle tenta de le maîtriser.
Ainsi, à force de persévérance et de travail, devint-elle finalement une prêtresse respectée pour ses talents de divination dans sa province de Lockwood, près des bois du Sud d'Antalion.
L'on venait des quatre coins du pays pour lui demander conseil.
 
- Elle fut la première de la lignée des Pythies de Lockwood.
Un jour, un homme vint de fort loin, par delà les fleuves et les mers, pour demander audience auprès de la prêtresse. Celle-ci, lorsque son regard se posa sur lui, en tomba immédiatement, et irrémédiablement amoureuse.
Jamais elle n'avait vu si bel homme de toute sa triste vie, pas même dans ses rêves les plus doux.
Usant de la malice coutume aux femmes, et de leur charme naturel, elle le séduit sans peine…
 
Mais un jour, il en rencontra une autre.
Une jeune femme, sans don, qui ne se consacrait pas corps et bien aux autres, qui parlait, qui ne se réveillait pas en pleine nuit pour pousser des hurlements qui lui glaçaient le sang.
 
Il n'en dit mot à sa douce prêtresse, mais son amour pour la jeune femme grandissait, et la pythie le sentait… elle sentait tout.
Si bien qu'une nuit, elle rêva que son aimé était parti rejoindre sa belle.
Elle se tenait là… en tant que bourreau.
 
Elle les voyait, se drapant d'ombre, elle les surprenait dans la même couche, dans les bras l'un de l'autre.
Ni tenant plus, elle empoignait l'épée de l'homme, dévoilant la lame effilée à la lueur tremblante des bougies…
Et elle trancha, découpa, ensanglanta les draps blancs avec fureur.
Bras, jambes, tronc, têtes, sexes, tout des deux amants ne fut plus qu'une bouillie informe et sanguinolente.
Ceci fait, elle prit les couvertures, enveloppa les cadavres en dedans, et alla jusqu'à l'Uesten, la petite rivière qui coulait non loin de son cercle de divination, où elle exerçait son art.
Elle prit une longue inspiration, et balança le sac sanglant à l'eau, qui disparut presque instantanément dans le flot noir.
 
Elle se réveilla alors en sursaut, blanche comme un linge, transpirant à grosses gouttes. De sa main gauche, elle chercha du bout des doigts, la peau de son aimé, mais ne trouva rien…
Rien d'autre qu'un drap humide et froid.
"Dieu, ai-je donc tant bougé pour que toute la couche soit inondée de sueur ?"
Allumant avec précaution une bougie, elle constata avec horreur que son poignet luisait d'un monstrueux éclat : du sang séché.
Se tournant vivement, elle vit avec effroi que le lit entier était empli de sang.
 
Se rendant compte de ce qui s'était passé, elle ne put que se rendre à l'évidence : elle avait massacré l'homme qu'elle aimait, lui avait ôté pieds, jambes, mains, bras, découpé le torse en deux, et broyé la tête sous la fusée de sa propre épée.
Tout s'entrechoquait dans son esprit, qui s'enfonçait dans la folie : elle entendait nettement ses cris, et le bruit du quillon d'argent qui lui martelait le nez, se brisant sous chaque impact et faisant jaillir une gerbe de sang noir.
Elle l'avait tué, de la façon la plus horrible qui soit … sans crainte, avec haine et fureur.
 
- Ainsi se creva-t-elle les yeux avec la pointe de cette même épée, et se pendit quelques lunes plus tard, hantée qu'elle était de son horrible crime.
L'on la regretta, pensant que la perte de son amant l'avait rendue folle de douleur et qu'elle avait abrégé ses jours pour le rejoindre…
L'on ne sut jamais…
Mais il est des choses qui savent, et Mëytr le nocher des Enfers fut un de ceux-là.
Lorsque la pythie descendit jusqu'au Bekkdë-Yr, le Fleuve-juge, le passeur lui tint ce discours :
"Aussi sur que je suis de tous temps celui qui amène les âmes de l'autre côté, tu n'obtiendra ta place en nos murs que si tu expies ta faute… Cela est peu coutumier, mais il en est ainsi, les Rois Infernaux, qui t'ont confié le don des Tisseurs de Destin, que TU a souillé par ton avidité, en ont décidé ainsi."
Et le portier des Enfers la renvoya dans le monde humain, mais sous diverses formes, qui correspondaient à chaque étape de sa punition.
 
- Aussi suis-je un corbeau dans ces temps-ci… j'ai expié ma rancune, ma haine, mon pêché de colère, mon crime, et mon mensonge… je fais mon deuil à présent…
Mais vois, tu es enfin arrivé à ton port. Adieu maintenant.
 
Et avant que je ne puisse dire un mot, Ash s'envola et repartit vers les cieux sombres, d'un gris-bleuté lourd, me laissant devant la frégate…
 
- … La mer nous appelle, mes vieux amis, murmure-je à Peÿlos et Aby. Allons, toutes voiles dehors, une bouteille de rhum à la main…
 
Offrez-moi cet horizon.
 
par John L. Kurtiss publié dans : Carnets de route

 "Edya Acatäsh, grand dieu des voyageurs"

Aspenn, terre de légendes et de mystères... Même si de sombres évênements ont entaché de sang les hautes plaines de notre terre, j'aime encore à m'y égarer, perdu dans mes pensées. 

 

Ce que vous lirez dans ces lignes, parfois pur produit des chimères du tabac du Sud et de l'hydromel local, n'est certainement pas écrit pour la postérité, et d'ailleurs ne sera peut être même pas compréhensible à certains.

Mais laissez-moi vous servir de guide, et vous comprendrez que l'on peut s'évader... même dans son esprit.

 

Mon nom est John, et je vous souhaite la bienvenue à Andëmiss Cité-Folle.

 

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