- Est-ce que ça va, demande-je, épuisé, haletant, couché sur la rive
vaseuse.
A côté de moi, trempé, un jeune homme peine à retrouver ses esprits. Il me répond
faiblement d'un "oui" étranglé.
…
J'écartais les herbes qui venait me frapper au visage, et j'ai plongé dans l'étang aussi
vite que je pus. L'eau glacée me mordit les jambes, le dos, le torse et enfin le visage, mais il n'était pas temps de s'en soucier.
Sous l'onde noire, on n'y voyait que peu, les débattements de l'homme ayant projeté de
formidables nuages de terre et de vase.
Heureusement que j'avais ça sur moi.
Ne pouvant pas me repérer, je sortis un petit disque de bronze de mon manteau, et tourna
un cadran cranté sur le dessus. L'appareil vibra, et une lumière, blanche et puissante, en jaillit.
La tournant de tous côtés, je finis par voir ce corps inerte, flottant dans la mare
boueuse. Je l'attrapai, il était mou, il ne se débattait plus.
L'eau nous compressait, me faisait mal, forçait mes poumons à expirer l'air en bulles
qui allaient crever à la surface.
La lune faisait traverser ses rayons dans l'onde obscure, et je peinais à remonter le
corps. Je sentais mes membres s'engourdir, et il semblait être de plus en plus lourd à porter…
Les yeux embrumés, j'ai finis par émerger hors de l'eau.
…
Aby, qui était restée près de Peÿlos, vient vers nous en bondissant, grimpe sur mon bras
et vient poser sa truffe froide et humide contre ma joue. Je lui souris, puis revient vers l'homme qui est étendu à côté de moi.
- Mais enfin, que s'est-il passé, demande-je entre deux respirations. Comment es-tu
tombé dans cet étang ?
Il me regarde, les yeux presque exorbités, et crie presque :
- J'ai vu les deux soleils violets d'Hyperborée, et l'armée du Silence marcher dans les
plaines… J'ai vu, je vous dis, j'ai vu… Je les ai vus, les Sans-Visages aux épines dans le dos, tenir la barre et ouvrir les Portes du néant, avec ce grand trou noir qui dévorait le monde… J'ai
vu des phares déchiquetés dans la tempête de l'Apocalypse Blanc.
Il semble délirer, ses paroles n'ont aucun sens pour moi, mais il continue
inlassablement…
- j'ai entendu l'appel du monstre des mers, immense dans sa tour d'algues et de
squelettes, j'ai senti les crocs du Leviathan s'enrouler autour de mon âme, et mes yeux se perdre sur l'horreur d'une immonde perfection, où l'on broie les hommes pour en recueillir une
boisson.
Je me relève tout en le fixant. Lui est étendu, face contre ciel, avec son regard de
dément, les doigts recroquevillés comme une araignée mourante.
"Il est fou…", pense-je.
- C'est moi qui suis fou, crois-tu ?
Je sursaute.
- Tu penses trop fort, Homme. J'entends tout, je vois tout.
Il bondit alors, lui qui était à demi mort sur la rive, et se dresse droit sur ses
jambes. Puis il se penche vers moi, ses cheveux raides et graisseux lui tombant devant les yeux. Ses yeux, d'un gris très clair, reflètent la pale lueur du jour qui se lève à
présent.
Aby se pelotonne sur mon épaule en poussant des petits cris plaintifs. Elle est
terrifiée par cet homme. Je porte la main vers ma dague lentement, le scrutant d'un regard noir.
Il m'attrape le bras, et sans que je ne ressente aucune pression, je n'arrive plus à
bouger. Il me tient de sa poigne de fer.
- Inutile, je ne suis pas de ceux qui abattent, mais de ceux qui
voient…
- Alors, lâche moi.
- Fort bien…
Il retire sa main nonchalamment, et la met dans la mienne, l'espace d'une
seconde.
- Tiens, reprend ceci… Tu sais ce que c'est, n'est-ce pas ? Garde-la, les Flora Ingénia
te la demanderont peut être.
Je regarde dans ma paume. Une petite clochette en cuivre tinte
faiblement…
- Mais… mais c'est à … Fallä… Où l'a tu pris…-
Je relève la tête, mais il a disparu. Aby me regarde d'un air étrange, comme si elle ne
comprenait ce que je faisais là, assis tout seul par terre, tenant dans ma main la clochette.
Je n'arrive pas à en détacher le regard, de cette petite boule de métal, qui vibre et
sonne à chaque pas de Peÿlos.
- J'aurais aimé que tu ne me laisses pas que des souvenirs…
J'ai mal à la poitrine, une douleur de plus du côté du cœur… Je ne vais pas en mourir,
mais enfin…
…
- Tiens, tu es redevenu mâle… l'as-tu remarqué ?
Je tourne la tête vers Aby, ce petit feu-furêt qui est couché en rond sur mon épaule,
comme à son habitude.
Ce sont vraiment des créatures étonnantes, tantôt mâles, tantôt femelles, avec leur
longue queue fendue, et leur pelage d'un bleu particulier.
…
Le jour s'est levé, avec le froid, le gel, et un ciel grisâtre… plutôt normal pour une
lune de Nedë-En.
Les premières neiges ne devraient plus tarder à arriver.
Il faudrait que je me pose à un endroit, passer Wivernïa au chaud serait le
bienvenu.
Revoir Antalion…
Oui, revoir Antalion, la Crique des Baies Blanches, la Forêt d'Or de Catamnëo, sentir la
puissance d'airain de la Cité de Daedal, forteresse des nains…
Et me poser dans la forêt d'Atalan, à peine effleurée par les blessures que l'on a voulu
lui infliger durant la Guerre des Neuf Nations…
C'est décidé.
Je prends les rênes de Peÿlos, et part d'un bon pas vers le premier port que je
trouverais au Sud.
Sur la côte, je pense en trouver de -
- Tiens, on s'en va, l'Alkëen ?
Je lève le nez, et voit, sur une branche, un corbeau qui me toise, avec son œil noir,
coincé dans son plumage bleuté.
- Bonjour, joli corbeau. Comment t'appelles-tu ?
- On me donne de nombreux noms… En ce moment, Marcheur-de-Nuit, tu peux me nommer
Ash.
Le corbeau descend de sa branche en sautillant, et grimpe sur le crâne de Peÿlos, qui ne
bronche pas.
Aby va à sa rencontre d'un pas mal assuré, craintive, et entreprend de toucher son
plumage avec sa petite patte.
- Un feu-furêt, un cheval et un voyageur… Quelle bizarrerie, à mes yeux peu
coutumière.
- Comment connais-tu cette langue ? Toi aussi tu es peu ordinaire,
Ash.
- Ma foi, cela est une longue histoire… Tu pars pour prendre une frégate, non ? Allons-y
ensemble, je te guide et je te raconterais… Un loup et un corbeau… Ne t'en fais pas, suis moi donc, le loup ne meurt pas cette fois-ci.
Et sur ces mots croassants, il prend son envol. Aby remonte sur mon épaule, et je donne
un coup de bride à Peÿlos, tandis que le corbeau me conte son histoire…
par John L. Kurtiss
publié dans :
Carnets de route
