Vendredi 16 novembre 2007
- Est-ce que ça va, demande-je, épuisé, haletant, couché sur la rive vaseuse.
A côté de moi, trempé, un jeune homme peine à retrouver ses esprits. Il me répond faiblement d'un "oui" étranglé.
 
J'écartais les herbes qui venait me frapper au visage, et j'ai plongé dans l'étang aussi vite que je pus. L'eau glacée me mordit les jambes, le dos, le torse et enfin le visage, mais il n'était pas temps de s'en soucier.
Sous l'onde noire, on n'y voyait que peu, les débattements de l'homme ayant projeté de formidables nuages de terre et de vase.
Heureusement que j'avais ça sur moi.
Ne pouvant pas me repérer, je sortis un petit disque de bronze de mon manteau, et tourna un cadran cranté sur le dessus. L'appareil vibra, et une lumière, blanche et puissante, en jaillit.
La tournant de tous côtés, je finis par voir ce corps inerte, flottant dans la mare boueuse. Je l'attrapai, il était mou, il ne se débattait plus.
L'eau nous compressait, me faisait mal, forçait mes poumons à expirer l'air en bulles qui allaient crever à la surface.
La lune faisait traverser ses rayons dans l'onde obscure, et je peinais à remonter le corps. Je sentais mes membres s'engourdir, et il semblait être de plus en plus lourd à porter…
Les yeux embrumés, j'ai finis par émerger hors de l'eau.
 
Aby, qui était restée près de Peÿlos, vient vers nous en bondissant, grimpe sur mon bras et vient poser sa truffe froide et humide contre ma joue. Je lui souris, puis revient vers l'homme qui est étendu à côté de moi.
- Mais enfin, que s'est-il passé, demande-je entre deux respirations. Comment es-tu tombé dans cet étang ?
Il me regarde, les yeux presque exorbités, et crie presque :
- J'ai vu les deux soleils violets d'Hyperborée, et l'armée du Silence marcher dans les plaines… J'ai vu, je vous dis, j'ai vu… Je les ai vus, les Sans-Visages aux épines dans le dos, tenir la barre et ouvrir les Portes du néant, avec ce grand trou noir qui dévorait le monde… J'ai vu des phares déchiquetés dans la tempête de l'Apocalypse Blanc.
Il semble délirer, ses paroles n'ont aucun sens pour moi, mais il continue inlassablement…
- j'ai entendu l'appel du monstre des mers, immense dans sa tour d'algues et de squelettes, j'ai senti les crocs du Leviathan s'enrouler autour de mon âme, et mes yeux se perdre sur l'horreur d'une immonde perfection, où l'on broie les hommes pour en recueillir une boisson.
 
Je me relève tout en le fixant. Lui est étendu, face contre ciel, avec son regard de dément, les doigts recroquevillés comme une araignée mourante.
"Il est fou…", pense-je.
- C'est moi qui suis fou, crois-tu ?
Je sursaute.
- Tu penses trop fort, Homme. J'entends tout, je vois tout.
Il bondit alors, lui qui était à demi mort sur la rive, et se dresse droit sur ses jambes. Puis il se penche vers moi, ses cheveux raides et graisseux lui tombant devant les yeux. Ses yeux, d'un gris très clair, reflètent la pale lueur du jour qui se lève à présent.
 
Aby se pelotonne sur mon épaule en poussant des petits cris plaintifs. Elle est terrifiée par cet homme. Je porte la main vers ma dague lentement, le scrutant d'un regard noir.
Il m'attrape le bras, et sans que je ne ressente aucune pression, je n'arrive plus à bouger. Il me tient de sa poigne de fer.
- Inutile, je ne suis pas de ceux qui abattent, mais de ceux qui voient…
- Alors, lâche moi.
- Fort bien…
Il retire sa main nonchalamment, et la met dans la mienne, l'espace d'une seconde.
- Tiens, reprend ceci… Tu sais ce que c'est, n'est-ce pas ? Garde-la, les Flora Ingénia te la demanderont peut être.
Je regarde dans ma paume. Une petite clochette en cuivre tinte faiblement…
- Mais… mais c'est à … Fallä… Où l'a tu pris…-
Je relève la tête, mais il a disparu. Aby me regarde d'un air étrange, comme si elle ne comprenait ce que je faisais là, assis tout seul par terre, tenant dans ma main la clochette.
 
Je n'arrive pas à en détacher le regard, de cette petite boule de métal, qui vibre et sonne à chaque pas de Peÿlos.
- J'aurais aimé que tu ne me laisses pas que des souvenirs…
J'ai mal à la poitrine, une douleur de plus du côté du cœur… Je ne vais pas en mourir, mais enfin…
 
- Tiens, tu es redevenu mâle… l'as-tu remarqué ?
Je tourne la tête vers Aby, ce petit feu-furêt qui est couché en rond sur mon épaule, comme à son habitude.
Ce sont vraiment des créatures étonnantes, tantôt mâles, tantôt femelles, avec leur longue queue fendue, et leur pelage d'un bleu particulier.
 
Le jour s'est levé, avec le froid, le gel, et un ciel grisâtre… plutôt normal pour une lune de Nedë-En.
Les premières neiges ne devraient plus tarder à arriver.
Il faudrait que je me pose à un endroit, passer Wivernïa au chaud serait le bienvenu.
Revoir Antalion…
 
Oui, revoir Antalion, la Crique des Baies Blanches, la Forêt d'Or de Catamnëo, sentir la puissance d'airain de la Cité de Daedal, forteresse des nains…
Et me poser dans la forêt d'Atalan, à peine effleurée par les blessures que l'on a voulu lui infliger durant la Guerre des Neuf Nations…
C'est décidé.
 
Je prends les rênes de Peÿlos, et part d'un bon pas vers le premier port que je trouverais au Sud.
Sur la côte, je pense en trouver de -
 
- Tiens, on s'en va, l'Alkëen ?
Je lève le nez, et voit, sur une branche, un corbeau qui me toise, avec son œil noir, coincé dans son plumage bleuté.
- Bonjour, joli corbeau. Comment t'appelles-tu ?
- On me donne de nombreux noms… En ce moment, Marcheur-de-Nuit, tu peux me nommer Ash.
Le corbeau descend de sa branche en sautillant, et grimpe sur le crâne de Peÿlos, qui ne bronche pas.
Aby va à sa rencontre d'un pas mal assuré, craintive, et entreprend de toucher son plumage avec sa petite patte.
- Un feu-furêt, un cheval et un voyageur… Quelle bizarrerie, à mes yeux peu coutumière.
- Comment connais-tu cette langue ? Toi aussi tu es peu ordinaire, Ash.
- Ma foi, cela est une longue histoire… Tu pars pour prendre une frégate, non ? Allons-y ensemble, je te guide et je te raconterais… Un loup et un corbeau… Ne t'en fais pas, suis moi donc, le loup ne meurt pas cette fois-ci.
 
Et sur ces mots croassants, il prend son envol. Aby remonte sur mon épaule, et je donne un coup de bride à Peÿlos, tandis que le corbeau me conte son histoire…
 
par John L. Kurtiss publié dans : Carnets de route

 "Edya Acatäsh, grand dieu des voyageurs"

Aspenn, terre de légendes et de mystères... Même si de sombres évênements ont entaché de sang les hautes plaines de notre terre, j'aime encore à m'y égarer, perdu dans mes pensées. 

 

Ce que vous lirez dans ces lignes, parfois pur produit des chimères du tabac du Sud et de l'hydromel local, n'est certainement pas écrit pour la postérité, et d'ailleurs ne sera peut être même pas compréhensible à certains.

Mais laissez-moi vous servir de guide, et vous comprendrez que l'on peut s'évader... même dans son esprit.

 

Mon nom est John, et je vous souhaite la bienvenue à Andëmiss Cité-Folle.

 

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