Tourner, tourner, chaud et humide,
Dans cette bouche suave.
Même si d'autres avant
L'ont déjà chanté, et rêvé.
Des lions, des fourreux, et une
Native du Nocher, qui passe et
Envoûte, avec ses roux et son absinthe
Enivrante, dont elle joue avec bonheur.
Croisée, au détour d'un chemin,
Une longue liane de cheveux,
Rouge, torsadée de laine, qui
Etend ses notes de musique boisée.
Et sentir, fouiner dans le cou,
Ou bien la mordre a pleines dents,
Blanches, et en tirer la vie.
-Eh bien, Peÿlos, que t'arrive-t-il
?
Je le sens trembler, il hésite, hâte le pas, puis parfois s'arrête. Son œil rond, noir,
ne cesse de regarder en tous sens, et mes efforts pour le calmer ne sont que des échecs.
Lentement, j'écarte le pan de mon manteau, laissant la lame de Donynïo luire dans le
noir.
La nuit est tombée depuis quelques heures, mais je ne voulais pas m'arrêter. Vagabonder
sous la lune me plaît assez, plus encore que sous les rayons du soleil.
Plus un Marcheur-de-Nuit qu'un diurnambule… oui, un
Netiyalönn…
Aby se met à vibrer sur mon omoplate.
- Quoi, toi aussi ? Mais que…
Je m'arrête, et ramène les rênes vers moi. Peÿlos s'immobilise au milieu du sentier
boisé. Les arbres, de jour arborant de vives couleurs ocres et rousses, avancent leurs ombres tordues, cendrées, vers les pierres qui se noient dans la brume épaisse de la
sylve.
Quelqu'un, ou quelque chose nous observe, tapi dans les fourrés. Je ferme les yeux, et
ressens le froid mordant de la nuit, la douleur glaciale de Donynïo contre ma hanche, les frissons d'Aby et de Peÿlos, qui frémissent de concert, sur cette respiration lente, gutturale et
évanescente, qui n'appartient pas à l'un de nous.
J'entends mon feu-furêt pousser de petits glapissements plaintifs, se cramponnant contre
le col de mon manteau.
Peÿlos renâcle, et commence à avancer, voulant s'éloigner de l'intrus. Mais je l'arrête,
et lui tapote le flanc.
- Calme, mon ami, calme toi…
Cependant, je ne me sens pas à mon aise non plus…
Un tracker ? Non, cela ne se peut, depuis la dernière guerre, on n'en dénombre
plus, et il ne se terrerait pas ainsi.
Un lycan ? Impossible… même si, la dernière fois que j'en eu vu un, cela ne remonte qu'à
une ou deux lunes…
Mais alors, qu'est-ce ?
Je me penche, plissant les yeux, vers le buisson d'où provient le râle. Rien, je ne
distingue rien dans cet amas de branches noueuses.
Je ne souhaite pas l'effrayer, il ne semble pas menaçant, auquel cas il m'aurait bondi
dessus sans attendre que je remarque sa présence. L'amener à sortir de lui-même… je ramène le bord de mon manteau sur l'épée, voulant lui montrer que je ne lui veux pas de
mal.
- Danënya, toi là, qui se terres dans les fourrés, pourquoi ne viens-tu pas à
la lumière ? La lune n'éclaire pas cette nuit, mais suffisamment pour que je te sache ici.
Un bruissement, et je vois une forme noire bondir sur la branche d'un arbre. J'en suis
éberlué… Quel être peut ainsi s'élancer à plus de quinze pieds du sol ?
Cependant, il n'est sorti de sa cachette que pour en rejoindre une autre… Je sens
maintenant un parfum piquant, chaud, qui attaque les sens comme un brasier.
- Qui es-tu donc ?... Qu'es-tu donc, enfin, demande-je, de plus en plus
intrigué.
Pour seule réponse, il se met à fredonner, d'une voix mielleuse, et en même temps
malsaine, oscillant les hauteurs de notes de manière chaotique. Cela ressemble à un appel.
Je porte la main à ma poche intérieure, et il s'arrête. Mais lorsqu'il m'entrevoit,
tenant mon ocarina dans la main, il reprend sa chanson.
Je tente de l'accompagner pendant quelques instants, m'acharnant à reproduire les mêmes
tons de musique.
Mais il accélère, toujours plus vite, et je suis rapidement perdu dans les vagues de
notes…
Puis, enfin, il s'arrête brutalement, et j'écarte l'instrument de mes lèvres. J'attends
la suite.
C'est finalement une voix féminine, profonde et fantomatique, qui me répond
:
- Näargäa siezv…
- … Quoi ?
- Näargäa siezv, reprend-elle. Que cherches-tu, l'humain ?
- Vous parlez ma langue, ainsi… Seriez-vous donc d'Antalion… ma dame
?
Elle éclate de rire, et réplique :
- Moi, non. J'ai vécu assez longtemps pour apprendre nombre de choses sur le monde… Les
langues, les coutumes, quantité de livres et de chants, et aussi la chair, et le sang…
Son discours commence à faire naître en moi un sentiment de méfiance à son égard. Je
remonte vers la garde de mon Donynïo, et l'entends à nouveau rire.
La forme se lève, et saute de la branche, atterrissant dans le tapis de feuilles mortes
sans un bruit. Elle s'avance alors vers moi, et sans hésiter, je tire vivement mon épée de son fourreau. Aby me lacère le cou, terrifié, et Peÿlos fait cogner ses sabots sur le chemin
caillouteux.
Tenant la bride d'une main, je tends la pointe vers l'inconnue.
Mais avant que j'eu esquissé un mot, elle apparaît enfin. Bien que la lueur blafarde ne
porte que peu de lumière sur la clairière, je vois son teint laiteux, et sa silhouette découpée avec finesse.
Tout dans son apparence aurait pu la faire femme, d'une rare beauté même… ses hanches
qui surmontaient des jambes interminables, une robe rouge et noire ceinturée et tenue par deux bretelles de soie, dévoilant un décolleté attrayant, son cou gracile et ses longs bras, ses blanches
mains baguées et fines…
Oui, tout, même son visage opalin, encadré par une longue chevelure légèrement bouclée,
auburn, tombant sur ses épaules rondes, son nez pointu, et ses grands yeux perçants, qui scintillaient comme des lucioles…
Tout, vraiment… excepté ces deux éclats brillants, à la commissure de ses lèvres
pulpeuses… deux canines étincelantes d'une longueur anormale. Et ce parfum de sensualité, et de mort, que tout son corps exaltait, à la fois répulsif, et que l'on voudrait
étreindre…
Je descends de cheval, tenant toujours mon épée. Elle s'avance, et abaisse du bout du
doigt la lame, de sa gorge jusqu'à son bassin. Elle est avance encore, jusqu'à être nez à nez. A peine plus petite que moi, ses yeux sont à la hauteur de mes lèvres, et je sens ce souffle chaud
sur mon cou.
- La chair, oui, murmure-t-elle, ce serait presque un pêché, non… l'Alkëen
?
Ce faisant, elle m'embrasse a pleine bouche, faisant cogner ses canines contre mes
lèvres, et enfonce sa langue si fort que ça me fait mal. Elle s'agrippe à ma nuque, et ses doigts deviennent des serres dans ma peau.
Je devrais me débattre, la repousser, mais sa chaleur et sa violence sont trop agréables
pour l'arrêter.
Le temps semble s'arrêter autour de moi, à mesure qu'elle tourne sa
langue.
Je suis comme hypnotisé, et je ne réagis pas lorsqu'elle se dégage de ma bouche, et
avance ses crocs vers mon cou…
Je l'attrape soudain par le bras, sentant un frisson me parcourir l'échine, et je sens
Aby qui me mord l'oreille sans ménagement.
Les dents de l'inconnue me touchent presque, elles tracent un sillon sur ma gorge
déjà.
Je la repousse, fébrile et le regard interdit.
- Que veux-tu ?
De ma main libre, je relève le col de mon manteau jusqu'à ce que le cuir frotte le lobe
de l'oreille.
Elle sourit, et s'avance à nouveau.
- Mais enfin, pourquoi fais-tu ça… murmure-t-elle, plaintive, en tentant une nouvelle
fois de me mordre.
Cette fois, je m'écarte vivement, et la toise, à la fois attiré et inquiet par cette
femme au comportement décidemment peu commun.
- Qui es-tu, enfin ? Donne moi ton nom !
Ma main pousse toute seule le pan de cuir, et cherche dans mon dos la garde de ma
dague.
Elle me regarde faire, sans mot dire, et perd son sourire.
- On me donne de nombreux noms, partout où je vais… Selon les contrées que j'ai pu
traversé, on m'appela Vläde, la Rôdeuse, la Femme-loup… mais je leur préfère de loin celui de… vampire.
- Qu'est-ce un vampire, exactement ?
Elle n'est plus violente, elle prend un air mélancolique, blessé, et recule un peu,
jouant nonchalamment avec les plis de sa robe de soie.
- Plus une humaine, depuis fort longtemps… si lointain que je ne me rappelle pas ma vie
mortelle… l'ai-je vraiment été une fois, je ne sais. L'on a peur de moi, l'on me considère. Ceux d'en bas ne me connaissent pas, ils ne savent pas… ce que l'on ressent… ce pouvoir, et cette
solitude.
Je rejette ma main en avant, et, tout en caressant Aby, je l'invite par un regard à
poursuivre son histoire.
- Sentir l'éternité au bord des yeux, devenir plus fort qu'aucun humain n'en a jamais
rêvé, être ce que l'on veut vraiment… Mais tout cela, comme toute chose, à un coût, et le tribut, bien qu'en vaillant la peine, est dur à accepter…
Le jour devient notre ennemi, les autres nous délaissent, et nos semblables, si peu
nombreux, ne nous croisent jamais dans leur triste destin.
Mais je sens dans mes veines le sang des hommes que j'ai arraché à leur cou… Tu as bien
fait de refuser, je l'aurais bien lapé jusqu'à la dernière goutte, mais il aurait été dommage de me priver d'une compagnie, bien qu'humaine et condamnée à se flétrir,
appréciable.
Il y a de fort nombreuses lunes que personne ne s'était arrêté… Merci pour
cela.
Je m'approche à mon tour, et la prends dans mes bras. Elle souffle sur mon cou son
parfum suave, et je redoute un instant que ses appétences ne l'a reprennent, mais elle se contente de me serrer à son tour, et poser sa tête sur mon épaule.
Au bout d'un long moment, je finis par murmurer :
- Ma dame, je me dois hélas de vous quitter. Non point que votre vue m'effraie en
quelque point que ce soit, vous êtes exquise, mais c'est là aussi la raison pour laquelle je dois me hâter …
Elle fut surprise d'une telle phrase, mais avant qu'elle ne me demande sa signification,
je conclus :
- Vous êtes trop belle, je risquerais de m'enchaîner, et vous laisser m'engloutir tout
entier. Aussi, je préfère rester en charmant souvenir de votre rencontre, et non pas triste gibier à votre tableau épinglé.
Sur ces mots, je remonte à cheval, et lui adresse un long et respectueux
salut.
- Ma dame, je repars pour mes terres natales. Si tant est que vous y passez, tantôt,
n'hésitez pas… Votre compagnie me sera fort plaisante.
Et je repars encore un peu plus loin, avec une chanson dans la tête, et une voix qui
murmure dans mon dos :
- Crois-tu vraiment que ce ne soit pas un "au revoir", l'Alkëen… tu pars, mais les
fleuves de la vie sont ramifications, deltas et croisements… comme des veines qui percent au cœur…
par John L. Kurtiss
publié dans :
Carnets de route
