Je suis adossé contre l'arbre, j'attends, ma nuque râpant l'écorce, et l'odeur de la
sève tombante.
Aby passe de branches en branches, cherchant désespéramment quelque fruit, mais la
saison est passée.
Les feuilles meurent à cette période…
J'aimais à les regarder s'évanouir dans la terre, aux heures rougeoyantes où les
myriades de safran et d'orange tombent en grappes épaisses des branches noueuses.
Sindëy, s'échappent en gouttes
D'or, des perles de
couleurs
De Feu; Vagues odeurs
cuivrées,
De noir ou d'argent qui
scintillent.
La nuit commence à tomber. Je n'entends presque plus le chant rocailleux de Galünin, qui
s'en est allé tranquillement après m'avoir conté la légende du Nuage de Cristal…
C'était aux temps anciens, avait-il commencé,
aux temps où les différents peuples vivaient encore en bonne entente en Tanathön – ce qui, il faut bien l'avouer, même de mémoire d'elfe, remonte à fort loin. En les terres du Milieu, l'on
pouvait dénombrer nombre de créatures magiques.
Banshees, Mynïons, Ekatëlas – de grands et filiformes êtres à la peau
d'écorce, ayant élu domicile dans les innombrables sous-bois du pays -, quelques tribus pacifiques d'elfes des neiges – ainsi en raison de leur peau d'opale -, et nous autres, gnomes des
Vanaheim.
Le peuple de Vanaheim, qui a élu domicile depuis l'aube des ages dans les montagnes du
centre, avait une formidable capitale, Felästan, qui regorgeait de merveilles, comme vous ne l'imaginiez même pas…
Bijoux, or, et autres métaux précieux étaient notre pain quotidien en ce temps-là, et
l'on faisait tenir nos chaumières avec des rivets de platine…
Toute la capitale vivait au rythme de la forge et des mines, et était concentrée autour
du Grand Or… Une montagne incroyable de bijoux clinquants et de métal pétillant a l'œil…
Mais tout ceci… a disparu, depuis l'arrivée de Gnëran…
- Gnëran?
- Oui… ce nom qui racle la gorge, comme un quinte de toux…
Mais écoutez, l'ami, l'histoire continue…
Au milieu de son histoire, je commence à dodeliner de la tête, et à pencher sérieusement
vers le monde des ombres. C'est ainsi, en ce moment, les rêves m'attirent hors de la réalité…
Loin de moi l'idée de vouloir lutter, je me laisse bercer par le vent, les cheveux qui
viennent chatouiller mon visage, ma barbe qui me gratte parfois, à cause des poils qui se repiquent dans la peau blanche…
Des tambours, des instruments à vents résonnent au loin…. Je ne me lève pas, je les
laisse me guider hors de la pensée et du temps…
Les formes s'effacent, comme un carnaval d'Endderë, à la fin de l'année. Elles dansent,
se mélangent, et se dressent les unes aux autres pour se marier dans le gris du soir tombant.
Les lueurs déclinent, et je sombre, un sourire aux lèvres, en n'entendant qu'un faible
"Drüüu" me monter aux oreilles avant le passage…
…
Le dos douloureux, le bras qui n'est plus qu'un vague picotement, je ressens, les
serrant dans ma paume, mes doigts gelés. Non, je ne dois pas les poser sur sa peau, de peur de la faire frissonner. J'essaie auparavant de les réchauffer comme je peux, en silence, ne pas la
réveiller, elle qui s'est endormie d'un sommeil long, paisible, avec son souffle doux sur mon cou. Elle a allongé ses bras chauds autour de moi.
Je suis bien, pour la première fois depuis longtemps. Je suis exactement là où je veux
être… à moins que ce ne soit qu'un rêve, je ne sais, à passer des grises réalités aux empiriques territoires du sommeil, relevés d'incroyables aurores boréales de couleurs
inconnues.
Au fond, une femme, ou un homme, que sais-je, déclame un texte sans fin autour d'une
vague poterie trouvée au fond d'un trou de vers blancs…
Peu d'importance, je veux me tenir éveillé – a moins que je ne dorme déjà -, pour sentir
un peu plus longtemps cette paisible étreinte, sentir sa nuque, effleurer de la bouche son épaule… La sentir près de moi une seconde de plus. Ne pas dormir, surtout ne pas s'évanouir dans ces
rêves à tombeaux, à piles de loups entassés sous des arbres.
Non, juste être là, à la lueur tremblante de la bougie. Je souffle sèchement la flamme
qui s'endort dans un filet de fumée, et se perd aussitôt dans la noirceur de la nuit.
Dehors, de vagues chiens sauvages aboient à la lune. Elle sursaute, et referme aussitôt
les yeux, de savoir alors où elle est. Elle se blottit un peu plus, et je l'entends a nouveau rêver…
Töllen denë Nëder, Nevë eye ten leandäa…
S'endormir dans le noir, et sentir à nouveau la douceur des nymphes…
Alors, sa bouche s'attarde sur mon cou, remonte vers mon nez, cherche ma bouche, et puis
enfin la trouve. C'est doux, c'est chaud et humide comme une pluie de printemps.
Cela faisait des lunes que je n'avais pas été aussi bien…
Et je me surprend à m'endormir, pour me réveiller plus loin, avec un vague sourire aux
lèvres, encore empreintes de son parfum.
par John L. Kurtiss
publié dans :
Carnets de route
