Sur le chemin, en route pour une destination qui m'est encore inconnue, mais qui, j'en
suis sûr, est encore lointaine et floue pour être appréciée, un objet attire soudain mon attention…
Au détour, un sentier qui chemine entre les buttes de terre et de poignées d'herbe
grasse, un petit livre, à la couverture salie, écorchée.
J'arrête Peÿlos à sa hauteur, et en descend. Puis je mets un genou en terre, et ramasse
lentement, presque cérémonieusement, le carnet. A son contact, je sens ses pages jaunies, craquelées, et sa liseuse de cuir noir granuleuse.
J'époussette du revers de la main la poussière et la terre qui s'y est accroché, et
alors, apparaissent en lettres d'or vieux : Naledäar nä Liliath.
Et ce symbole, comme trois cercles imparfaits, entrelacés entre eux, dans leur étreinte
sculptée…
" Millunaire de rêves… Je ne pensais pas trouver un livre ici, écrit en
Sylväin…"
Je feuillette les pages avec douceur, de peur de les voir se briser sous mes
doigts.
" … et je n'arrêterais d'écrire que lorsque chaque pli, chaque courbe de son corps
soit rouge comme son sang, d'avoir été trop décrit, trop écrit, et rêvé de les empoigner avec fougue, dans la merveilleuse étreinte de ces chairs nues …"
… un autre loup solitaire, on ne sera pas trop de deux ici, je pense… mais ce carnet,
l'aura-t-il égaré, ou abandonné, pour ne plus y penser.
Dans le doute, je préfère le prendre avec moi, une douleur de plus à ma besace ne
m'empêchera pas d'avancer plus de toute façon.
Et je continue ma route…
Plus tard, longeant les côtes, pris entre la mer et les embrassades de la terre et du
vent, j'aperçois une petite cabane, qui ne paie pas de mine, bicoque difforme de bois noir, et sur la façade serpente une cheminée de pierre grise, crachant de la fumée.
Sans même savoir pour quelle raison, je m'y dirige, et m'arrête devant la
porte.
Un coup bref, une main à la fenêtre me fait signe d'entrer.
L'intérieur est faiblement éclairé de quelques lampes disposées ça et
là.
Le dos tourné, assis sur un fauteuil face au feu de cheminée, il me fait signe de
m'asseoir.
Je m'enfonce dans les coussins pourpres, et je reste silencieux. Aby saute de mon
épaule, traverse le dossier, et part quelque part dans la maison.
- Laisse-le faire, me dit l'homme.
- De toute façon, je n'en ai pas la force.
Une sorte de malaise, une tristesse étrange, s'empare de moi.
Et nous restons là, un bon moment, sans qu'aucun mot ne soit
échangé.
- Un verre, peut être, finit-il par demander.
- Non… merci.
- Mais pourquoi, de toute façon, tôt ou tard, nous boirons
ensemble.
Et, ce faisant, il va jusqu'à une malle, et en sort une bouteille
translucide.
- Tu es vraiment sûr ?
- Oh, et puis, je vais me laisser tenter. Autant le noyer.
- Noyer quoi ?
- Peu importe… trop de choses.
Il hausse les épaules et me fait signe d'approcher.
- Tiens, je te laisse te servir.
Et il me tend la bouteille. J'en verse une bonne dose dans mon verre, et nous retournons
nous asseoir.
L'alcool est fort, ça va aider je pense…
Nastïiva…
- Mais au fait, pourquoi es-tu ici, finit-il par me demander en engloutissant une bonne
rasade de son verre.
- A dire vrai, je ne sais même plus moi-même.
Imperturbable, il continue ses questions.
- … Et comment en es-tu arrivé à ma demeure ?
Et, en sortant le carnet que j'ai trouvé sur la route, je murmure
:
- Un miroir.
Il reste interdit.
- Et j'aurais une corde, mais je ne m'en servirais pas contre toi. Je t'aime trop
pour t'empêcher de t'envoler. Où a-tu trouvé cela ?
- Plus haut, sur le chemin.
- Triste bonheur. A la fois, je suis content que tu me le ramènes, et à la fois terrifié
de le reprendre.
Je commence à le ranger.
- Si tu n'en reveux pas…
- Non, donne-le moi, réplique-t-il précipitamment en m'arrachant presque le carnet des
mains. Il est des choses que peu de personnes devraient savoir… des choses que tout le monde ne peut comprendre.
Je me lève du fauteuil, et passe ma main sur le revers de mon
manteau…
- Beaucoup d'hommes connaissent ce sentiment.
- Devrais-je me sentir mieux, alors ?
- Non, c'est vrai. Mais sais-tu, de ces fleurs, il y en a des millions qui ne demandent
qu'à être cueillies…
- Je n'en veux pas des millions, je n'en désire qu'une… et c'est la seule qui ait des
épines, du moins pour moi. Alors, voilà, je me parle à moi-même, ou je l'écris, ajoute-t-il en agitant avec lassitude le carnet, parce que je ne veux pas lui dire en face.
Aby revient, galopant sur le parquet craquant, et me grimpe sur l'épaule, alors que ma
main se dirige vers la porte.
- Merci pour le verre…
- Nä eler… Merci pour la compagnie.
- A bientôt… Lionel.
- A bientôt, John.
La porte s'ouvre sur le monde, sous la pluie, se referme, et la lumière
s'éteint.
Millunaire de rêves…


par John L. Kurtiss
publié dans :
Carnets de route
