La forêt est ravissante, et grouille de secrets soupirs.
J'ai des tas de promesses à tenir, et puis beaucoup de
route
A faire avant d'aller dormir…
Avant d'aller dormir.
Elle me mène loin, toujours plus loin dans
cette forêt de sombres éclats, silencieuse comme un tombeau. L'atmosphère pourrait être oppressante à cette seule description, mais elle ne l'est pas… Reposant plutôt.
La route est si longue, que je finis par dodeliner de la tête, sentir mon esprit
s'embrumer…
…Depuis combien de jours n'ai-je pas dormi…
J'ai l'impression de ne plus être chez moi… ou plutôt si, devant un tas d'objets
hétéroclites, au milieu dépravé de plusieurs bouteilles d'alcool renversés sur le parquet…
Du coin de l'œil, je me vois dans le miroir du mur d'en face… par les dieux, je
ressemble vraiment à ça… non, mes yeux me trompent…
Et pourtant, ce ne semble pas être moi qui bouge de l'autre côté… quelqu'un d'autre, qui
rit de moi, se moque, et finalement prend une lame luisante et se taillade la tête dans des gerbes de sang, m'éclaboussant de leur ignoble chaleur…
- Réveille-toi, l'Alkëen !
Cette voix me ramène, violemment, mais heureusement… il y avait longtemps que je n'ai
plus fait ce genre de rêves… ça ne me manque pas.
- Tu faisais un cauchemar, l'Alkëen, me demande la nymphe en me regardant de son étrange
façon, à pencher la tête comme un oiseau.
- Je te l'ai déjà dit, je m'appelle John.
- Je te préfère l'Alkëen.
- A ta guise, Sallÿa, soupire-je en me massant la nuque. Jolie
Nymphe.
Je n'ai jamais su refuser quoi que ce soit à une belle femme… fut-ce m'appeler de
quelque façon peu commune.
Mais nous voici maintenant dans un lieu différent de là où je me suis
assoupi…
Une vaste clairière, avec autour de nous la forêt bleue, mais ici, tout semble
vivant...
En son centre, un piédestal de pierre, parfaitement rond, soutient une sorte d'arche,
comme une moitié de bague, ou d'anneau, fiché dans la terre…
Mais il est fêlé, brisé en son sommet…
- Voilà ce que je voulais te montrer, dit la nymphe avec un grand sourire, l'Anneau des
Cœurs brisés… ou songeurs, je ne suis plus sure de la traduction exacte, cette chose se perdant au fil des lunes… Et puis, ajoute-t-elle en faisant de grands ronds avec ses bras, qui se soucie de
savoir son nom ?
Je descend de cheval et m'approche de l'anneau, pose ma main sur sa surface. Lisse et
froid.
- C'est important, un nom, Sallÿa… Toi-même, si tu…
…
Assez de ces réveils brusques…
Je cherche des yeux un élément familier, mais ils ne me disent rien… où que je sois, je
n'y suis jamais venu auparavant.
Un souffle léger, régulier à côté de moi.
Je suis assis dans un grand lit, aux draps défaits, chauds et un peu moites. Je tourne
la tête à ma gauche, et entrevoit, dans la noirceur ouatée de la fin de la nuit, une forme féminine, couchée, occupée à quelque rêve bienveillant…
Jade…
"Navré, fillette, je ne vais pas pouvoir rester, ma route est encore
longue"
L'ai-je pensé, ou dit à voix basse ? Je ne sais pas, mais elle remue alors et
pousse un faible gémissement…
Elle doit l'avoir entendu.
Presque a contrecoeur, je me lève, et remet mes vêtements éparpillés par terre. Je n'ose
même pas savoir ce qui s'est passé dans cette pièce…
Bien qu'embrumé de sommeil, je me décide à sortir. Mais auparavant, je reviens vers
elle, et tend mes lèvres vers son front doux et chaud. Elle ouvre les yeux à moitié, ses prunelles d'or et de vert pétillent, et elle va à la rencontre de ma bouche.
- Reste, s'il te plait, reste encore un peu, dit-elle faiblement à mon
oreille…
Enserré par ses longs bras nus, je me fais violence de lui dire que je dois partir, mais
elle serre encore plus fort… et il me semble que sa chevelure d'ébène commence à s'enrouler autour de moi, à me presser de cette irrésistible étreinte…
…
Quelle vision étrange, souvenir à peine effacé…
Sallÿa est devant moi, appuyée contre la roche, et lance à voix haute, en jouant avec un
papillon qui passait par là :
- Tu as raison après tout, une lumière qui reste allumée sans raison n'a finalement
aucune raison, ni même plus aucune envie d'être… pas plus qu'une flamme qui ne réchauffe personne.
- Quoi ?
- Regarde au-dessus de toi, dit-elle en laissant s'envoler le
papillon.
Je lève les yeux, et vois avec stupeur l'anneau… parfait.
- Il n'est plus brisé…
Je ne saisis pas, j'ai les yeux qui se brouillent, non pas de larmes, mais de
sommeil.
- Réveille-toi, l'Alkëen…
…
- Réveille-toi, l'Alkëen !
- Mmh…?
- Allez, réveille-toi.
Je n'ouvre même pas les yeux, de me demander où ai-je encore
atterrit…
- John, je m'appelle John…
- John ? Ce nom te vas bien, lui aussi est étrange.
…
- Qu'est-ce que tu as dit ?
J'émerge brutalement, et je me retrouve allongé contre un arbre, alors que la
nymphe est penchée tête en bas, accrochée par les jambes à sa branche, à me regarder avec ses grands yeux, et un large sourire.
- Cela fait un moment que je t'observe, tu m'as l'air étrange, c'est tout. Et ton nom
aussi l'est.
Je m'étire et me lève.
Aby revient à ce moment là avec un fruit dans les mains – et apparemment, il en a déjà
englouti plusieurs, à en juger par la quantité de jus qui lui dégouline de la truffe.
Il grimpe sur mon épaule, et je lui débarbouille le museau avec le revers de ma manche,
un vague sourire au coin des lèvres.
- A quoi songeais-tu, l'Alkëen ? Il avait un goût de miel, ton rêve, demande-t-elle en
humant l'air avec délice.
- Un rêve dans un rêve, Sallÿa.
Elle semble stupéfaite.
- Comment connais-tu mon nom, l'Alkëen ?
Tout en remontant sur Peÿlos, je lui réponds :
- L'aurais-je deviné ? A toi de me le dire. Au revoir, maintenant, jolie
nymphe.
Et, alors que je repars plus loin encore, je l'entends murmurer à mon oreille
:
- Tu songes éveillé… ton rêve ne prendrai-t-il donc jamais fin… John
?
par John L. Kurtiss
publié dans :
Carnets de route
