Entre les rangées d’arbres difformes, courbés, me revient soudain et me frappe un… non pas
un souvenir, mais une intuition, comme une évidence.
- Tu ne m’écris plus.
Pas ces longues conversations où l’on se disait tout et peu importe quoi, il n’y a pas
si longtemps.
Non, ces petits messages, aux tréfonds de la nuit, à l’heure des
loups.
Ces appels de détresse que seules les brumes nocturnes savent faire jaillir, un vide à
combler, une déprime à déverser, en manque de réceptacle.
Ou bien, peu après l’aurore, ces petits mots sur ces détails vestimentaires… Comme ça,
juste pour prévenir.
J’admets… ça me manque, cette insouciance, cette confiance que je qualifierais presque
d’aveugle et que, si je ne l’ai pas brisé, j’ai hélas réussi à sans doute fêler, faire vaciller.
…
Je sors ce petit carnet de la poche intérieure de mon manteau… c’est fou ce que je peux
transporter avec moi, juste pour garder un contact avec ce monde… mais enfin…
Je caresse machinalement la vieille couverture de cuir usé, un léger sourire au coin des
lèvres.
- Oui, ça me manque…
- Qu’as-tu dit, l’Alkëen ?
- Rien qui puisse avoir de l’importance… pour toi du moins, nymphe, rétorque-je en
rangeant le carnet.
La nymphe me regarde fixement et rapproche son visage du mien, comme si j’étais une bête
curieuse.
- Tu es bizarre pour un humain, l’Alkëen.
Décidemment…
- Je ne le sais que trop, on ne cesse pas de me le rappeler… je n’y peux rien, j’ai
besoin d’être original, la réalité m’ennuie par certains de ses aspects… Et je m’appelle John.
- John ? Ce nom te vas bien, lui aussi est étrange.
- Pourtant c’est le mien… Comment dois-je t’appeler ?
La nymphe penche la tête sur le côté, et finit par me dire :
- Toi, je t’aime bien… appelles-moi Sallÿa.
Et sur ces paroles, elle s’élance sur le chemin, et me fait signe de la
suivre :
- Viens, j’ai quelque chose à te montrer.
par John L. Kurtiss
publié dans :
Carnets de route
