Je l’ai quitté, laissé à son triste sort …
Quelle étonnante créature… d’ordinaire, les nymphes de forêt viennent rarement à la vue des humains.
Même si elle m’a dit qu’elle n’avait plus nul part où aller, personne ne mérite de finir
sa vie dans ce pays démentiel…
Il n’est plus temps des regrets, hélas… je ne sais même pas comment je suis entré dans
ces terres étonnantes.
J’ai bien essayé de revenir en arrière, retourner aux thermes, mais je n’ai rien vu
d’autre que des terres en friche.
Pas de bâtiment énorme, de rivière… rien. J’aurais même été heureux de croiser un des
gardes…
Alors je m’en suis allé plus loin vers le Sud.
Maintenant, ce sont les terres de Cascërn que je vais fouler du pied et du
sabot…
En espérant que j’y serais mieux accueilli.
La forêt Pétrifiée… Ne porte-t-elle pas à merveille ce nom, cette vaste étendue de bois
bleu, comme figé dans un éternel sommeil de glace…
Pas un bruit, pas un son… les animaux n’y nichent pas… Rien que l’écho des pas de mon
cheval, les ronronnements d’Aby, dormant couché en rond sur mon épaule, et mon équipement qui m’enserre la taille et bat mon flanc.
- Peut-être que, au détour d’un temple, j’y surprendrais quelque nymphe, ou moine
s’exerçant à la Danse des Cinq Poignards… qui sait.
Voila que je pense à voix haute…
- Quand le lycan entend son nom, il montre les crocs, n’est ce pas,
étranger ?
Quelle voix étrange… suave et mielleuse.
J’arrête Peÿlos d’un coup sec sur la bride, et tourne la tête vers le fourré, d’où je
pense avoir entendu cette étonnante réplique.
- Tu ne regardes pas au bon endroit, l’Alkëen… je suis ici, redit la voix, qui semble
s’élever d’un buisson à ma droite cette fois.
- Non… ici… ou bien par là, peut être… regarde mieux.
Finalement, je lève la tête en poussant un soupir, et aperçoit, sans trop de surprise,
une femme, dont les seuls vêtments s'apprentent à quelques feuilles tenues par des liens de cuir, assise sur la branche au-dessus de moi.
Elle balance ses jambes nonchalamment, insouciante, avec ses grands yeux couleur
d’acajou.
- Bien, dit-elle d’une voix haut perché, tu t’en tire bien… D’habitude, les hommes ne
savent pas voir…
- Moi, je vois, et je suis las de ce jeu, nymphe. Descends, ou trouve un autre homme
pour t’amuser.
Et sur ces mots, elle saute de son arbre, et atterrit dans les feuilles mortes avec un
grand sourire. Puis, elle s’approche de mon cheval, en me fixant intensément, les mains croisées derrière le dos.
- Où est-il, finit-elle par demander, les yeux pleins d’envie.
- De quoi me parles-tu ?
- Ton instrument… celui dont tu jouais tout à l’heure… C’était
beau.
Je sors de ma poche ce petit objet, à peine plus gros que la main, froid et
lisse.
- Mon ocarina ?
- Oca-ri-na ? Pourquoi un tel nom ? Tu aurais du l’appeler « Tête
d’Oie », cela y ressemble beaucoup.
J’esquisse un sourire.
- Justement, nymphe, ocarina veut dire « petite oie ».
- Ah ?
Et après un temps de silence, elle ajoute avec frénésie :
- Joue-en un morceau. J’aime ce son brut… c’est comme le vent qui traverse les feuilles
et les cascades.
Quelle étonnante créature… d’ordinaire, les nymphes de forêt viennent rarement à la vue des humains.
par John L. Kurtiss
publié dans :
Carnets de route
