Il faut bien que cela finisse un jour ou l'autre… Pour ma part, cela n'aura que trop duré.
…
Cela fait un moment que je pense à m'enfuir, sans vraiment savoir comment… ni même comment je me suis retrouvé ici.
Pourtant cette grille semble être bien le meilleur moyen… elle est mal fixée, elle sort facilement de ses gonds…
C'est décidé, c'et par là que nous partirons… il ne me reste qu'a annoncer cela à Mëya et Eol.
…
- Alors, qu'en pensez-vous ?
Le vieil esclave soupire en se grattant la barbe, ne sachant que trop répondre.
Quant à la petite Shïiva, elle reste interdite, attendant la réponse d'Eol.
Finalement, il murmure d'une voix rocailleuse :
- J'ai tant vécu ici que je ne sais plus comment est-ce, dehors… J'en suis, tu peux compter sur moi.
- Si grand-père est d'accord, je viendrais aussi, ajoute Mëya d'un air enjoué en serrant le vieil homme dans ses bras.
Grand-Père… même si ces deux-là n'ont absolument aucun lien de parenté, la petite n'arrête pas de l'appeler ainsi. Il faut dire que depuis qu'elle s'est échouée ici, Eol fut un des rares esclaves à s'occuper d'elle… cela crée des liens affectifs…
- Bien, dit le vieillard comme pour conclure, la pause est terminée, il vaudrait mieux y retourner. Ce client n'est pas des plus patients.
J'englouti un fond de ce liquide chaud et sirupeux, qui stagne au fond de ma tasse, et enfile mon manteau.
Mëya ouvre la porte, et le froid s'insinue dans la petite pièce, jouxtant le Fegorium.
Là, j'aperçois une créature des plus massive, couverte de fourrure et de griffes…
- Encore un Nadëeo…
…
Le Nadëeo s'énerve de plus en plus, tandis qu'Eol tente de le calmer. Il court en tous sens, amenant de plus en plus d'eau glacée au bassin.
Même moi, je n'arrive pas à le suivre. Il s'essouffle, et je lui dis d'aller faire une pause, d'aller se reposer.
Il me répond que non, tout va bien.
… Et ce qui doit arriver finit par arriver…
Le Nadëeo, frustré de devoir attendre, se lève soudain du bassin, furieux, et attrape Eol sans ménagement, avant de l'envoyer contre le mur, dans un écoeurant craquement d'os et de cris de douleur.
Mëya reste pétrifiée devant la scène, et je cours vers le vieil homme, au pied du mur, baignant dans son sang, sans mouvement.
Gëlann accourt presque aussitôt, alerté par un des gardes Shïiva. Et le voilà, le maître des lieux, qui s'écrase devant cette bête ignoble.
J'aurais eu mon épée avec moi, je leur aurais tranché la gorge à tous… ou leur faire subir des choses horribles.
Je me lève et m'apprête à sauter sur le Nadëeo, mais une main m'attrape la manche.
Mëya, les larmes aux yeux, me supplie de ne rien faire.
…
Avec un jeune homme, dont j'ignore le nom, nous montons le pauvre vieillard jusque dans notre dortoir, sans prêter attention aux hurlements de Gëlann, qui ne jure que par les pièces d'or qu'il à du rembourser au Nadëeo…
En attendant, Eol se vide de son sang, et râle, peinant à respirer.
Nous le posons sur ma couche, près de la fenêtre. Aby observe la scène, couché en rond sur une table dans un coin.
Mëya, qui tient une torche pour nous faire un peu de lumière, est sur le point de fondre en larmes.
- Il ne va pas mourir, dis, John ? Il va aller mieux…
…
…
Cela s'est passé dans la nuit… Elle à mis du temps avant de venir en pleurant et en hurlant dans le Fegorium, où j'assurais le travail de nuit seul.
Je l'avais laissé avec Eol, qui continuait à lutter… continuait.
Lorsque j'ai vu la petite Shïiva courir vers moi, j'ai tout de suite su…
Eol est mort.
- Maintenant, plus rien ne me retient ici.
Sans un mot, je monte vers le dortoir. La porte s'ouvre dans un chuintement morbide.
Le vieillard ne râle plus, il semble paisible, figé dans son dernier effort de vivre.
Je m'accroupis à côté de lui… J'avoue que je ne ressens pas vraiment de peine… il est mieux maintenant, libéré de ces chaînes.
Je sors tranquillement, presque cérémonieusement, la petite bourse de tabac que je garde toujours dans ma poche. Habituellement, je fume un peu trop, mais depuis quelques temps, depuis que je suis arrivé dans les terres de Gëlann, cela ne m'intéresse même plus.
Je disperse un peu de tabac sur son cadavre, et prend Aby dans mes bras.
Avant de sortir, je jette un dernier coup d'œil à la dépouille du vieil esclave… qui ne l'est plus désormais.
- Edya, Eol… repose en paix.
…
- Bien, Mëya, tu es prête ? Personne ne nous regarde…
La petite Shïiva me regarde, et acquiesce d'un hochement de tête déterminé.
Puis elle ouvre la vanne de vidange du bassin. L'eau commence à s'évacuer en tourbillonnant.
Je prends une grande inspiration et attrape Mëya par la taille.
- Allons-y.
Nous sautons dans le bassin, entraînés par le flot qui s'écoule vers les canalisations des thermes.
- Vite, ils vont s'apercevoir de notre fuite…
La grille s'ouvre sans effort, rouillée depuis bien longtemps par les eaux usées qui s'en échappent.
Je cherche des yeux l'écurie où ils ont emmené Pëylos, et mes armes…
"Les fous, d'avoir laissé ici mon épée… ". J'attrape Doninÿo et la sort de son fourreau.
- Il vaut mieux que tu ne regarde pas, Mëya, lui dis-je dans un murmure, un éclat macabre dans les yeux.
Je m'approche silencieusement du Shïiva qui garde l'écurie, et avant qu'il ne comprenne ce qu'il lui arrive, je lui tranche la gorge d'un coup sec.
…
- La frontière est encore loin, Mëya ?
- Non, toute proche.
Et soudain, elle s'arrête de marcher, et reste plantée là, au milieu du chemin.
J'arrête Pëylos en tirant sur la bride.
- Et bien, que t'arrive-t-il ?
…
- Je… je ne peux pas aller plus loin, me répond-elle, l'air triste. Je ne peux pas laisser Grand-Père.
- Tu ne peux plus rien pour lui… Tu n'as plus rien qui te rattache ici.
- Toi, non… mais moi, tous mes souvenirs sont ici. C'est un peu ma maison. Ce n'est pas toujours agréable, mais j'ai un toit et je ne meurs pas de faim.
Je soupire.
- Chacun doit faire ses propres choix, jeune Shïiva.
- Toi, où ira-tu ?
…
- Je ne sais…
Je grimpe sur Pëylos, et lui dit adieu. Puis, alors que je m'éloigne, je l'entends m'appeler :
- Acktä, neriva silo meyë ta… Acktä, Acktä.
…
Je ne comprends déjà plus ce qu'elle me dit…
Quelle impression étrange, c'est comme si je sortais d'un rêve… un long rêve embrumé.
Je relève les yeux, et voit une pancarte, éclairée par une lanterne : Cascërn.
- Bien… nous sommes de retour.
Aby se pelotonne contre mon col, et je donne un léger coup de bride à Pëylos, qui reprend une marche lente et silencieuse.
Je sors mon ocarina, et entonne un air mélancolique, tandis que je rentre dans les terres du Sud-Est…
par John L. Kurtiss
publié dans :
Carnets de route
