- Dans ma jeunesse, j'en ai connu des femmes… ça oui, dit soudain Eol,
en trimballant un sceau rempli d'eau vers le bassin, où un client, gras et somnolent, attendait, bougonnant dans un dialecte incompréhensible.
- Des jeunes, des mûres, brunes, rousses, blondes, de presque toutes les espèces… note que les femmes d'Adytiä, sur l'île de l'ouest, sont particulièrement voraces, ajoute-t-il en éclatant de rire.
- Mais enfin, toi, par exemple mon gars, avec ton allure, tu as du en faire tomber plus d'une, de ces beaux fruits mûrs, je me trompe ?
…
Je repose le sceau dans un entrechoc de bois, et soupire.
- Tu ne réponds pas, John ? Sujet douloureux, sans doute ?
- Quelque peu… mis à part quelques aventures d'une nuit, trop éphémères d'ailleurs, on ne peut pas dire que les femmes et moi… Disons qu'elles n'ont jamais pris le temps de me connaître. Pas comme je l'aurais souhaité. Ne ewye limëa dä sebëlin, ne baÿ sebëlin dä limëa…
- Ce qui veux dire ?
- Je n'ai pas l'embarras du choix, je n'ai que le choix de l'embarras
Le client grogne son impatience, et Eol se précipite à son chevet. Ils échangent quelques paroles dont je ne saisis rien, puis le vieil esclave s'incline en s'excusant, et revient vers moi.
- Nous devrions nous dépêcher, les Mernëv n'aiment pas attendre.
Et ce faisant, il empoigne un nouveau sceau d'eau, et va remplir le bassin.
Je fais de même, et verse abondamment l'eau froide et miroitante directement sur la tête de la créature, qui semble apprécier, malgré le froid glacial qu'il doit ressentir.
- Je te dis ça, reprend Eol en grattant sa barbe grise, parce que j'ai bien vu comment la petite Shïiva te regarde…
- Mëya ?
- Oui, elle te dévore littéralement des yeux.
Je pousse un soupir.
- Tu vois, tout le problème est là. Je n'attire que les fillettes.
- Tu exagères là, John, elle est mignonne quand même…
Je le coupe d'un geste.
- Trop jeune. Je n'ai plus l'âge de les prendre à la sortie du berceau… Et puis surtout, je songe plus à partir d'ici qu'a autre chose.
Eol me regarde avec une pointe d'énervement.
- Tu sais bien que c'est impossible. S'il y avait un moyen, je serais parti depuis bien longtemps, je ne t'aurais pas attendu.
Et reprenant le sceau, il répéta, comme pour conclure :
- C'est impossible.
- Pas sûr…
par John L. Kurtiss
publié dans :
Carnets de route
