Dimanche 20 janvier 2008
Parfois on l'a prend pour un dragonnet. C'est ainsi.
Les feux-furêts comptent parmi les créatures les plus étranges de notre monde. Bien sur, la faune d'Aspenn fourmille de bêtes étonnantes, tels que les Hyppornythorinx du désert de Sëff, les tigres musqués des plaines du Plateau Trans-Tannëen, ou encore les Lërms, ces horribles vers anthropophages de l'archipel de Jähl-Jälh.
 
Cependant, aucun n'est plus adorable, plus fidèle à celui qui le nourrit et le protège, que cette petite bête. A peine plus grosse que la paume de la main lorsqu'elle est jeune, elle atteint environ un pied et demi à l'age adulte.
D'une apparence se rapprochant de son cousin furet des champs, les Campestris, le feu-furêt se démarque cependant de par un pelage fourni, d'une couleur bleue qui oscille entre l'azur, le bleu gris commun, et l'outremer des plus sombres, qui tend même, pour les yeux non avertis, vers un semblant de noir.
En plus de ses nombreuses autres qualités, il peut vivre près d'un mi-Millunaire, soit 40 ans, pour les plus chanceux.
Notez d'ailleurs ce changement de genre… En effet, cet animal a une faculté unique dans tout le règne animal : il peut changer en fonction des évènements, passer de mâle à femelle.
 
- Que voulez-vous dire, maître, demanda soudain une petite fille, assise en tailleur près du feu.
Sa petite voix, claire et chantante, avait un faible chuintement, comme un cheveu sur la langue.
La place était plongée dans la pénombre, hormis le grand bûcher qui avait été monté, comme d'autres dans toute la ville.
A Cerïs comme partout ailleurs en Antalion, on fêtait, depuis la veille, la première lune de l'année. Durant cinq jours, l'Endderë apportait son lot de banquets, de feux d'artifices, et d'histoires contées par les narrateurs ou les voyageurs.
M'étant arrêté quelques jours à cette occasion dans cette cité du centre d'Antalion, j'ai profité de l'intérêt que portaient les enfants du quartier pour Aby, pour les instruire au sujet de son espèce.
 
- Ce que je veux dire, petite, c'est que les feux-furêts sont autant des mâles que des femelles. Selon l'envie, ou l'ambiance, si l'on peut dire ainsi, ils sont tantôt males, si l'humeur est à de sombres pensées, ou quelque violence risque de se faire connaître, tantôt femelle, si d'aventure, elle se trouve en un lieu calme, apaisant.
Notez, par exemple, que lors d'une de mes pérégrinations en la Forêt Blanche, à affronter un lycan, Aby était mâle. Mais la traversée pour rentrer en notre pays, elle fut femelle.
 
Ce faisant, je donnait à ma bleuette une noix, qu'elle attrapa dans ses petites pattes. Sautant de mon épaule, elle atterrit sur le pavé, et, après quelques coups secs sur la pierre, fendit la noix en deux.
Les enfants, émerveillés, l'observaient, et certains, alors qu'Aby engloutissait tranquillement le fruit, lui en tendaient d'autres.
 
Une grande ombre fluette s'approcha soudain du petit groupe, en boitillant, appuyé sur un long bâton de marche qui le dépassait en hauteur d'une bonne coudée. Le bout, noueux, recroquevillé, se terminait en arabesque de bois. Enveloppé dans un long manteau gris, il avait une large capuche rabattue sur les yeux, bouffant une grande partie de son visage.
Sans un bruit, il s'accroupit près d'Aby, et lui gratouilla les oreilles.
- Charmante petite bête…
Se relevant, il vint s'asseoir à côté de moi, et continuait d'observer, du moins il me semblait, le groupe d'enfants qui jouait avec ma bleuette.
Traversant à présent la place en courant, elle sautait de pavé en pavé, suivie avec bonheur par les gamins du quartier.
 
- Il fut un temps …
Je ne répondis rien, je le laissai finir sa phrase.
- J'ai écouté votre petit récit à l'instant, et quelque chose a attiré mon attention. Vous avez parlé avoir tué un lycan, à vous seul, si je ne m'abuse.
Cet homme m'intriguait.
- Oui, il me semble … Pour quelle raison ? Vous doutiez qu'il en reste encore de vivant ?
- De vivant … oui, je n'en doute pas une seule seconde.
Il découvrit alors son visage, traversé de part en part par une énorme balafre, sûrement dû à un coup de griffe.
- Par Acatäsh, l'on peut dire qu'il ne vous a pas raté …
- Lui, si. Moi, non, je ne l'ai pas raté.
- Mais je ne saisis rien à la fin. Que me voulez-vous ?
Et ce fut une voix féminine qui me répondit en lieu et place du timbre sombre et grave de l'inconnu balafré.
- Un quatrième compagnon, voyageur.
Je me retournait, et tombait nez à nez avec le visage d'une elfe au teint bleu nuit. Ses longs cheveux de jais chutaient sur ses épaules, et un atebas tressé courait le long de cette crinière dense et lisse.
 
Assis à une table, au fond d'une taverne, j'écoutais leur récit, oscillant entre ma chope d'hydromel, et à caresser nonchalamment Aby, qui ronronnait contre le pan de mon manteau.
- Comme Näavi vous l'a dit, nous recherchons un homme de plus pour notre petite expédition.
- Alors, tout d'abord, qui êtes-vous, où allez vous, dans quel but, et surtout, pourquoi auriez-vous besoin de moi ?
- Laisse ta langue se reposer voyageur, me coupa Näavi, en me regardant avec deux grands yeux clairs, Ergaïl va vous y instruire.
Le balafré hocha la tête, et poursuivi.
- Ergaïl de Kelnehëm, pour vous servir. La forte tête du groupe, que vous voyez devant vous, et dont vous connaissez déjà le nom, appartient à la noble, mais hélas déchue, race des elfes Nedërans. Sa famille fut une des rares à survivre à l'épuration engendrée par l'Ombre, lors de l'Age de la Lune de Sang. Quant à moi, ma fonction première ne me prédisposait pas vraiment à ce type de voyage, car, voyez vous, je suis avant tout un prêtre.
- Vous savez, moi, les croyances nouvelles, rétorquais-je en buvant quelques gorgées de ce liquide ambré et sirupeux. Le dernier age à jeté bien assez de mélasse dans les esprits pour que je m'en écarte bien assez tôt.
- Ah non, point des fantaisies des Pieds-Légers, ou de ces autres fanatiques. J'ai été élevé dans les croyances ancestrales, pardon, s'emporta Ergaïl.
- Parfait, nous sommes fait pour nous entendre, en ce cas. Mais dîtes moi, votre fonction … quelle est-elle ?
Le balafré hésita, échangea un regard avec Näavi, puis lâcha enfin :
- Nous sommes des … Chasse-ombres.
- Des Chasse-ombres, répétais-je avec un air d'étonnement. Ah oui, je comprends que vous n'ayez pas envie de le hurler sur les toits… Avec les chasseurs de prime et les assassins sur contrat, vous traînez derrière vous une réputation des plus méprisables, sans vous offensez. Notez que les "on-dit" n'ont jamais eu aucun impact sur moi, vous pouvez être tranquilles.
Les deux acolytes parurent soulagés, et enchaînèrent.
- Nous pensions bien avoir affaire à un homme ouvert, qui ne laisserait pas rebuter par notre condition, continua Näavi, avec un vague sourire.
 
 
- Et si vous me disiez pourquoi vous avez besoin d'aide, enfin ? Les Chasse-ombres ne sont pourtant pas des faibles.
- C'est que… Il est de plus en plus dur de trouver bon accompagnement, et le nombre de nos chevaliers diminue, répondit Ergaïl, avec un air dépité. Au fond, je les comprend bien, devoir se terrer toute sa vie sous peine de se faire poursuivre par une foule intolérante et persuadée que vous ne valez pas mieux qu'un vulgaire voleur, qui viendrait vous trancher la gorge pendant votre sommeil, ça a de quoi rebuter. Et comme vous sembliez déjà avoir fait vos preuves au combat...
- Même si ce n'est pas moi qui cherchait les ennuis, rétorquais-je, le nez dans ma chope.
- Peu importe. Vous êtes tout à fait l'homme qu'il nous faut, moyennant salaire, cela va sans dire.
- Si vous m'expliquiez déjà de quoi il retourne …
 
par John L. Kurtiss publié dans : Carnets de route
Dimanche 30 décembre 2007

...

Je souffle. L'air expulsé par ma bouche s'évade en buée dense et part dans l'air gelé.
Je sens la pression des griffes d'Aby dans mon épaule. Il tremble de tous ses membres.
Je porte la main vers lui, et enroule mes doigts contre son pelage. Je le frictionne un peu, et je sens ses côtes qui roulent sous sa peau.
- Ne t'en fais pas, petit maître, nous arrivons bientôt … bientôt…
Oui, encore un effort.
La route chemine, serpente entre les bosquets d'arbres piquants et les amas de rochers couverts de givre et de mousse.
C'est dur, mais je sais pourquoi je fais ça.
 
"Tu n'auras qu'à lui dire … pourquoi tu as menti."
Il fallait que ça arrive, un jour …
Ca n'avait pourtant pas l'air d'un si terrible mensonge, sur l'heure… j'avais pensé que c'était mieux, sans me rendre compte des répercussions que cela entraînerait…
 
Pas après pas, je me rapproche de cette petite bâtisse, coincée dans une ruelle en arc, au rythme des vagues, et des bourrasques de vent.
J'ai laissé Peÿlos, je ne l'ai pas emmené avec moi. Et je sais pourquoi.
 
Pourtant, la soirée avait si bien commencé. De bonnes paroles, échangées, quelques morceaux de peau entrevues à la flamme des bougies…
Et puis, ceci.
Quelque chose qui n'aurait pas du être vu. Pourquoi en vouloir d'avoir eu de la curiosité… d'avoir cherché à savoir, à se rassurer.
Hélas, le mal était déjà fait, et il éclatait en flammes.
Elle me regarde, tente un demi-sourire qui s'évanouit presque aussitôt. Moi, je ne la regarde plus, je n'ose plus.
"Je sais que j'aurais pu tout te dire, mais ça … j'avais dit non une fois … je n'aurais pas pu dire oui toutes les autres…
L'aurais-tu pris différemment de maintenant, si je te l'avais dit ?"
"A ton avis ?"
"Je sais … Je n'aurais pas du … Si tu savais comme je m'en veux, et même si je ne mérite aucune compassion pour avoir brisé une relation… Je suis, sincèrement, désolé…"
 
Au bout de deux heures, mes muscles commencent à me faire mal, ma poitrine me lance. Je sens un feu me parcourir la gorge, et mes yeux me piquent à cause du froid.
Foutue saison, qu'est-ce qui m'a pris…
 
"Tu sais que tu es un ami ? … Eh bien, tu ne l'es plus."
J'ai cru que mon cœur se soulevait, et engloutissait mes entrailles, quand j'ai lu ceci.
Tout cela par ma faute…
Tout ça pour quelques yeux, quelques lueurs noires, quelques coups de crayon que je lui avais masqué…
C'est idiot de gâcher un regard vert pour des plumes de corbeau que l'on tente de cacher derrière son dos.
 
Enfin, je vois la grande pancarte de bois … Bfëll Port-Gris.
Je la dépasse, il doit être une heure bien avancée. Le soleil commence à mourir derrière les collines.
Des maisons, des commerces, de vagues odeurs du soir, qui pointent sous mon nez gelé.
Je continue d'avancer, et enfin, j'aperçois une vision familière.
Cette petite ruelle pavée, silencieuse, avec des grilles noires qui en parsèment les côtés.
Des envies parfois, de presser contre le mur de briques, silencieux… il fait bleu maintenant… bleu nuit.
 
Je passe devant cette porte blanche, mais ne m'y arrête pas.
Je continue, suivant l'odeur du sel, le bruit des eaux grondantes.
J'arrive à la jetée. Cette longue promenade de bois grise qui s'étend comme un bras contre la plage de galets.
La mer roule lentement, presque avec silence, sur les pierres rondes qu'elle lèche de son écume.
Je m'assieds sur une marche d'un escalier de bois, et me tourne vers Aby.
Elle a fini par s'endormir.
"Te revoilà, ma bleuette, le petit maître est parti."
Elle ronronne, s'étire doucement, et baille en tremblotant. Je rabats encore un peu mon col, de façon à la protéger du vent et du froid.
Je sors mon carnet, et tapote le nom de Fallä. Il ne brille pas…
Tant pis.
"La mer est magnifique aujourd'hui … Tu me rejoins ?"
 
Puis je me lève, transi de froid, et je marche jusqu'à sa porte. De la lumière à l'étage.
Je tape à la porte. Mes doigts me font mal, ils sont violets.
On descend en hâte, et une silhouette, dans une robe blanche, vient m'ouvrir.
- Qu'est ce que tu fais là ?
- Je… Je voulais voir la mer.
- Entre, j'ai froid.
Je passe le seuil, et elle referme derrière moi.
Elle est pieds nus, je monte à l'étage.
- Comment tu es venu ? Je n'ai pas vu Peÿlos.
- Je l'ai laissé à l'écurie de l'Auberge du Rat Blanc, un peu plus haut sur la route.
- Un peu plus haut ? C'est a vingt mille d'ici, au moins…
- Vingt-cinq mille, rectifie-je. Une belle balade.
- Tu es fou, dit-elle avec un sourire.
- Oui, je suis fou…
 
Je regarde mon carnet. J'ai l'impression que cela fait quelques temps que je n'ai pas écrit dedans.
Il y manque des pages, elles ont été arrachées. Je ne me rappelle pas d'avoir fait ça…
Et d'abord, qu'est-ce que je fait ici…
 
La pièce est parfaitement carrée, hormis un renfoncement, comme un conduit de cheminée, qui fait une boursouflure sur un des murs blancs. Tous les meubles sont en bois, une odeur artificielle.
Un grand drap rouge punaisé sur le mur, avec des motifs noirs, en tête d'un lit banal.
 
Je tends le bras, et attrape une bouteille froide, du liquide ambré.
Et j'attends … depuis combien de temps suis-je ici… je ne sais pas, je ne sens pas la trace d'Aby sur mon épaule, je regarde et je ne vois pas les petites griffures blanches sur ma peau, celles qu'elle laisse d'ordinaire.
Je sors un petit carnet de ma poche arrière. Je ne sais pas pourquoi je le sais, mais il est là où je tâtonne, sans une seule hésitation.
 
 
NUIT PREMIERE
Je n'arrête pas de me tourner et me retourner. Il n'y a rien, rien d'autre qu'une pièce vide.
J'entends encore une voix fraîche qui déambule entre les lézardes, dans du satin noir qui glisse sous la paume.
Des billes au parfum pénétrant, qui claquent, et croquent sous la langue.
 
Un craquement, comme quelqu'un qui marche sur une planche de bois.
"Vincent, tu viens avec nous ?" fait une voix lointaine, à l'étage du dessous.
"Je ne m'appelle pas Vincent…"
"Tu n'es pas John non plus…"
Mais qu'est-ce que … Pourquoi j'ai cette impression malsaine que quelqu'un va entrer en trombe dans la pièce, et me sauter à la gorge, le teint livide, des veines bleues qui lui parcourent le visage et coupent son œil aveugle en deux faces de lune…
Des lumières bleues qui attendent dans le noir, qui observent des lucioles orange.
 
J'ai la tête dans le vide, couché sur le lit. Le matelas s'arrête à mes épaules, et après, c'est le vide, un air frais entre le plancher et mon crâne.
Je pousse sur des poids en fer blanc, glacés d'avoir été longtemps laissés à l'écart. Je souffle, je grogne.
Les motifs s'enroulent dans mon esprit… le manque de sang au cerveau sans doute.
J'entends mon cœur qui me remonte dans les tempes.
"Aby, où est-ce que tu es ?" …
 
L'assemblée a commencé.
 
par John L. Kurtiss publié dans : Carnets de route
Lundi 10 décembre 2007
Aby parcourt le bastingage à toute vitesse, le poil électrisé, et une lueur de joie dans son œil anthracite. Je la regarde faire un moment, puis pose ma main sur le balustre, pour l'arrêter dans sa course.
Elle se tourne, freine devant ma main, puis grimpe dessus, escalade le long de mon bras, en plantant ses petites griffes dans le cuir de mon manteau, et enfin se dresse contre le pli, se mettant sur ses pattes arrière, et humant l'air marin qui lui ébouriffe le pelage.
- Oui, ma bleuette, nous arrivons enfin …
Je ne me rappelles plus la dernière fois que j'ai souris ainsi, mais je me sens empli de joie, en voyant s'avancer vers nous une longue côte noire, d'où arrivent des masses de goélands.
- Nous arrivons chez nous.
 
 
                A peine débarqué, Peÿlos s'élance sur le pont, va, reviens, fais quelques tour du port en galopant, manquant de renverser les pêcheurs qui remettaient leurs produits aux crieurs sur le marché, posé à même la grève.
Revenu vers moi, je constate qu'il ne trotte plus aussi vite. Il s'approche de moi et m'attrape la manche avec les dents. Me tirant le long du quai, et ignorant mes protestations, il m'amène jusqu'à un groupe qui m'est familier, qui attend près d'une quille d'amarrage.
Peÿlos me lâche, et baisse la tête. Je lui gratouille le museau, pour lui signifier que je ne lui en veux pas de m'avoir forcé de façon si peu cavalière.
- Merci, mon ami …
 
Je m'approche, et mets un genou par terre, pour m'accroupir. Arrivé à hauteur de ses yeux bleus comme l'azur, j'entends ce faible feulement, sa respiration féline.
- Bonjour, Obän.
Le lion blanc se tient là, devant moi, sur ses quatre pattes puissantes, et sa longue queue touffue fend l'air, balayant de gauche à droite de son flanc.
Il avance sa tête, et entrouvre sa gueule, dévoilant ses crocs éclatants. Puis, sans crier gare, il m'envoie un grand coup de langue sur le visage, et se frotte contre ma joue.
- Oui, oui, je suis content de te revoir aussi, dis-je, entre deux éclats de rire.
Puis, lui prenant la gueule entre les mains, je le force gentiment à cesser de me lécher consciencieusement la figure, et lui caresse le museau qu'il se pourlèche en même temps.
- Ta maîtresse n'est pas là ?
J'entends soudain une voix dans mon dos, et une main qui vient se poser sur l'encolure d'Obän. Une longue main blanche embagousée et enserrée de bracelets s'efface dans la crinière blanche du lion, et enfin, une petite boule de poils descend le long du bras, et vient se poser sur le haut du crâne d'Obän.
- Tu as fait bon voyage, me demande-t-elle
Je me relève, et la voit, dans une longue jupe rouge, lui remontant jusqu'à la taille, et venant soutenir un haut noir à manches longues. Le long de son cou, dont on n'entrevoit que des bribes de peau blanches, deux écharpes se lovent, vertes et rouges, se mêlant.
Elle sourit, rehaussant la petite fossette qu'elle a sur la joue.
- Ma foi, cela ne fut pas si mal… des gens intéressants, comme Joÿet.
- Mmh, qui est-ce ?
- Un brave homme, je t'en parlerais tantôt… et toi, tu avais fait bon voyage pour revenir ici ?
Elle me regarde en coin, avec un petit sourire.
- Mis à part quelques imprévus, le voyage s'est plutôt bien passé.
- Mh ? Pourquoi donc quelques "imprévus" ?
- … Car.
Toujours cet éternel sourire, avec ses dents blanches qui apparaissent sous sa lèvre.
- Bien, bien…
 
Il pleut… Perdu dans ce matin de fer qui ressemble à la nuit.
 
- Viens, montons jusqu'aux falaises.
- … Soit.
Nous montons le long de la crête escarpée, les bourrasques battent la terre, la bruine tombe en vagues successives, et le vent fait s'envoler les pans de sa robe, dévoilant d'autres couches de tissu, puis enfin ses jambes nues.
- Nous avons bien fait de laisser Obän et Peÿlos sous le porche des Halles…
- En effet, la pente est trop raide, ça aurait été dangereux. Ils n'auront qu'à tenir compagnie à tes fourreux.
- Et Aby ? Elle n'est pas restée avec eux ?
Je jette un œil en contrebas. La pente disparaît derrière un rideau de pluie, et au loin, on aperçoit les lueurs des lanternes des Halles de Bfëll.
- Mh, non, depuis quelques temps, elle à une légère tendance au vagabondage.
- Tu déteins sur elle, visiblement.
- Mh, oui sans doute.
 
En haut de la falaise, la pluie tombe encore plus, engloutissant les herbes hautes.
Je m'avance près du parapet, et lève les bras en croix. Le visage tourné vers le ciel, j'attends. J'attends que le tonnerre me rende sourd, que le vent me coupe la respiration, que la pluie me force à devenir aveugle.
Plus rien n'existe durant une seconde, juste moi, et le reste de la terre, sans rien dessus, juste submergée par la tempête… et la pluie … et la nuit…
- C'est magnifique … Fais comme moi, lui dis-je enfin, en rouvrant les yeux.
Elle s'avance du bord de la falaise, et lève les bras au ciel.
Son écharpe s'envole soudain, par la ruse d'un coup de vent rageur. Je l'attrape au vol, fixant avec délice sa nuque rose maintenant dévoilée. L'écharpe flotte, se débat, voulant s'échapper de ma paume fermée.
Elle se retourne vivement.
- … Tu veux bien me la remettre ?
Puis elle reprend sa pose, contre le vent et la pluie.
Je m'avance vers elle, sans détacher mon regard de son cou… des envies de vampirisation…
Je lui attrape le cou d'une main, et lui relève la tête. Sa gorge est tendue, faisant un arc de cercle tourné vers les cieux noirs. Sa peau est douce et trempée.
N'y tenant plus, j'entrouvre la bouche, avançant mes dents sous mes lèvres, et englobe sa jugulaire, lui mordillant la peau jusqu'aux veines.
Surprise, elle sursaute :
- Aah… Qu'est-ce que tu fais ?
- Ce que j'aurais du faire, il y a déjà bien longtemps…
 
 
Elle est couchée sur le ventre, la lueur arrivant de la fenêtre éclairant la courbe de ses hanches nues d'un éclat blanc. La couverture, rabattue jusqu'à mi-ventre, se casse au milieu de sa colonne, dans le creux qu'elle a au dessus des reins, et le tissu part et se perd entre ses jambes galbées.
Adossé contre le matelas, je fais courir lentement mes doigts le long de son genou, de sa cuisse, remonte jusqu'à sa fesse…
Elle ouvre les yeux faiblement, encore ensommeillée :
- Quelle heure est-il ?
- Encore tôt, repose toi un peu, lui murmure-je en ramenant le drap sur elle, pour qu'elle ne prenne pas froid.
 
 
- A quoi penses-tu ?
Je fais rouler mes yeux, en souriant.
- Encore une question …
- Ne me réponds pas "a rien"…
- Je sais, tu ne me croirais pas…
Je laisse divaguer mon regard tout autour, dans la chambre obscure, à peine éclairée du front de lune qui traverse les restes des nuages de la tempête.
- Tu ne me crois quasiment jamais d'ailleurs … Surtout quand je dis que tu es belle.
 
On verra bien … Allez, debout les rêveurs.
 
                - Je ne sais pas…
- Pourquoi tu ne me crois pas, enfin ?
- Car… arrête de jouer avec ta dague, s'il te plaît.
Je laisse de côté ma lame, alors que je m'amusais à la faire tourner entre mes doigts.
 
Je me lève et vais à la fenêtre, en enfilant mon manteau sur mon corps nu.
Je sors ma pipe de bois, et en bourre le fourneau de tabac, puis l'allume avec une pierre a feu, qui claque contre le bois rogné.
- J'ai connu beaucoup de gens … beaucoup qui méritaient que je ne joue pas avec cette lame …
- Pourquoi tu me parles de ça ?
- J'en vois un, dans cette rue, traîner par le collier un chien aux grands yeux baissés. Il l'emmène sans doute dans une grange sombre, pour lui tirer la peau jusqu'à l'os, et revendre son cuir, sans un regret ni une larme, sinon avec l'espoir d'obtenir nombreux sylmarins…
- Tu es vraiment odieux avec les gens parfois …
- C'est ce monde qui est odieux, c'est tout. Les gens qui tuent les gens, les gens qui tuent des bêtes … et les bêtes qui sont tuées par des gens, parce qu'elles se sont retournées une fois contre leur agresseur, se trompant l'espace d'un instant, de gorge a saigner.
- … Arrête tout de suite, regarde ce que tu fais !
Je regarde ma main, et voit que je tiens la lame d'un couteau qui traînait sur le secrétaire, et que je l'enserre à m'en trancher la paume en deux.
- Ce n'est rien.
 
J'attrape un morceau de chiffon, le pose et serre du plus fort que je puisse, tenant d'un bout avec mes dents, et de l'autre tirant avec force avec ma main valide.
 
- Tu ne pensais pas à ça … a quoi donc alors ?
- … mmh, je te disais que tu es belle, et que tu ne me croyais pas quand je le disais … je pensais … Un jour, un homme te le dira aussi, et tu le croira, lui…
- Pourquoi je le croirais plus que toi ?
- Lui, tu le croiras… Parce que tu seras amoureuse.
- Ce n'est pas la peine de répondre, je me doute bien entendu, qu'un jour, et il tombera bien vite, quelqu'un réussira à faire pétiller ces grands yeux verts. C'est ainsi.
Je m'assoie en bout du lit, dépité. Elle ramène la couverture sur elle, et vient jusqu'à moi, et m'enserre de ses longs bras plongés dans l'ombre. Ma peau se hérisse de son souffle sur mon cou. Elle pose sa tête sur mon épaule, et je sens son sein se presser contre mon dos.
- Je suis désolée…
- Laisse, cela n'est pas si grave… tout cela me fait peur en revanche … cette assemblée, où tu t'en va dans quelques temps …
- Pourquoi ?
- Ca me fait peur. Je sais pourquoi, moi, mais je n'ai aucun droit…
Je me retourne, et lui sourit. Je lui remonte la couverture jusque sur le cou, et lui embrasses la joue.
- Couvre toi, tu trembles … tu va attraper froid.
- Raconte moi une histoire…
- Humpf, que je te raconte… soit.
Je m'allonge sur le lit, et elle se cale contre moi. Ses pieds sont glacés, je les tiens entre mes chevilles, et ramène une autre couverture sur elle.
- … Je n'en connais que peu, et j'avoue n'être pas un bon conteur d'histoire …
 
Apres un long moment de silence, ou je cherchais mes mots, je commence…
- Connais-tu l'histoire de ce marin, qui partait en mer longtemps, voguant à travers le monde… connais-tu l'histoire du Vaisseau des Noyés…
 
Les grandes cités sans vie, celles de mes cauchemars, des légendes qui passent et qui se terrent, lorsque vient la nuit et les dents luisantes. Et un homme, qui trouve un autre homme étrange dans la rue, et qui se rend compte qu'il s'agit… de lui-même.
Furieux, il le poursuit, et finit par l'acculer dans une ruelle sombre. Sortant son couteau, il le frappe jusqu'à ce qu'il tombe a terre, étouffé dans son sang. Une fois fait, il se rend compte avec horreur qu'il s'est tué lui-même, et que celui qui reste, et le regarde, c'est son double.
 
- Il fait jour.
- Oui, je sais.
- Tu te lèves, il faut que tu t'en ailles maintenant…
- Mmh, soit.
 
Apres avoir dit au revoir a tous, je m'en retourne vers les nord-est, les terres du centre, a petit trot.
Je sors mon carnet de ma poche, et, sitôt l'horizon franchi, je me mets à écrire…
 
par John L. Kurtiss publié dans : Carnets de route
Dimanche 2 décembre 2007
Trëll s'étend devant nous, grande, magnifique, à peine maculée du temps qui passe. Peÿlos doit avoir quelques picotements dans les sabots, je le sens qui s'agite, trotte, s'arrête et repart plus vite.
"La nuit tombe bien plus vite qu'on ne le pense…". Oui, mais… pas sûr en fait, de vouloir aller au devant de la lune et de ses dépressions… Ca viendra bien quand ça viendra, pour l'heure, autant profiter de ce beau soleil.
 
- Dites moi, savez-vous, Messire John, où se trouvent les serres de Belfäs ?
- Ma foi, mon cher Joÿet, je ne sais… Faisons la route ensemble, tantôt nous tomberons bien dessus…
 
Serpentant à travers les ruelles bien tracées de la cité, nous conversons sur des sujets divers et variés.
- Mais dites moi, Joÿet, enfin, que faîtes-vous ici ? Comment en êtes-vous venu à prendre le bac pour Trëll, demande-je enfin.
Il reste un instant muet, puis esquisse un sourire, et sort de sa besace, qu'il porte en bandoulière, un petit carnet. A la couverture jaunie, et visiblement débordant de dessins, de feuilles, et d'autres choses, il tient fermé par un bout de ficelle enroulé tout autour.
- Voyez-vous, John, je parcours le monde depuis longtemps déjà, sans doute plus longtemps que vous-même…
- Cela ne m'est ma foi pas impossible, dis-je en regardant Aby. Il n'y a que quelques années que je me suis décidé à vagabonder.
- Eh bien, moi, j'ai déjà vu nombre de landes et de gens. Et je conserve tout, la moindre trace, dans ce petit livret, qui m'est, vous l'aurez compris alors, très précieux. J'ai la prétention de penser, que, en dépassant l'attachement sentimental que je lui porte, mes voyages puissent intéresser, sinon les enfants, les derniers rêveurs en mal de nouveauté.
 
- Et vous, pourquoi cherchez-vous à voir le monde ? En prenez-vous aussi des morceaux pour orner vos pages ?
- Non, non, il n'est rien qui vient s'étaler sur les pages blanches de mes carnets que ce qui m'est donné d'imaginer, ou de voir, le temps d'une pose et d'une lueur de bougie.
- Et qui dessinez-vous, par ces temps-là, demande Joÿet, en jetant un œil vers le grand sac en croupe de Peÿlos.
- Pour le moment, je n'ai plus grand-chose à voir, mais d'ici à quelques décades, qui sait, lorsque nous arriverons en Antalion, aurais-je l'occasion de croquer du bout du fusain, ou à la pointe d'un crayon, une de ses courbes, un éclat dans son œil, le galbe de son sein, où y parsemer de quelques bulles de savon…
- Mmh, c'est là une des plus belles façons de croquer une jolie femme, messire.
- j'ai la faiblesse de le penser aussi, mon cher Joÿet… de le penser aussi, oui.
 
Au loin se détache enfin une grande masse de fer forgé et de verre poli… les serres apparaissent dans la douceur ouatée de cette fin de journée.
Au pied de l'entrée, je distingue un groupe d'elfettes, occupées à discuter bruyamment, et avec forces gestes et éclats de rire.
Nous nous arrêtons un peu à l'écart, et nous les regardons, non sans quelques sourires, débiter des flots de paroles dans une langue incompréhensible à mes oreilles.
- Saisissez-vous un traître mot de ce qu'elles racontent, Joÿet, demande-je à mon compagnon de route.
- J'avoue que non.
- Mmh, ajoute-je avec un petit rire qui appelle à la sarcasme, quel que soit le pays, faut-il que ça piaille.
Joÿet éclate de rire.
- Oui, vous avez raison. Bien, cherchons à entrer, dit-il en s'engageant à travers le groupe, qui ne remarque même pas notre présence.
 
Une fois à l'intérieur, l'atmosphère se réchauffa de fort belle manière. La serre servant également de bains thermaux, il n'était pas étonnant d'y voir quelques groupes d'enfants s'amusant dans les mares, ou de plantureuses Trëlliannes, adossées, entièrement nues, contre les rebords d'un bassin émanant des vapeurs tropicales.
- Dîtes-moi, Joÿet, pour quelle raison m'avez-vous traîné jusqu'ici déjà ?
- Oh, voyons, messire John, qu'allez-vous penser, réplique-t-il en riant.
- Non, non, je ne pense rien, j'amène l'évidence… Et tout cela me tend à penser que ce n'est pas juste la température de l'eau ni les plantes tropicales qui vous ont donné l'envie de venir.
 
Pendant que Joÿet converse avec quelques elfettes peu vêtues, j'en profite pour visiter l'orangeraie. Là, de nombreux arbres, encore porteurs d'énormes fruits, s'amoncellent dans un imbroglio de textures, de grandes feuilles vertes, de troncs anguleux, et de mélanges de parfums.
Je m'assois là, et j'attends.
Aby saute de mon épaule et part, disparaît dans les feuillages d'un grand Epicéa.
 
La nuit s'avance, silencieuse, tandis que des pièces voisines monte un tumulte qui me fait sourire. Des respirations haletantes, des glapissements, le bruit des pas sur le plancher de la serre…
Je soupire.
- Bien, voyons cela.
Je finis par me lever. Mes muscles se tendent, s'étirent le long des os, me rappelant douloureusement que cela fait des heures que je suis ainsi, à attendre cet instant.
Je vais vers une petite lucarne, dans un coin de l'orangeraie, et soulève le carreau.
La lune, décrivant son cercle dans l'obscurité ouatée, est à son point culminant.
Derrière moi, pas un son, on s'amuse plus loin, dans une autre pièce.
- Mmh, voila qu'arrive la 43ème
Les années filent vite, trop vite même. Au sortir de l'enfance douillette, on pense, on attend, on désespère même de ne voir pas arriver le jour fatidique où l'on s'ajoute quelques lunes, et un chiffre qui change.
Passé à l'age d'homme, l'impression que cela nous laisse commence à se fondre en autre chose… On redoute maintenant de le voir arriver, ce jour, cette nuit.
- L'homme est étrange, il n'aime pas toujours sa vie, mais il ne souhaite jamais aller au devant de son trépas… Mmh, soit, il me reste encore beaucoup de temps, avant de revoir le regard des colosses de pierre sur les bords des falaises…
 
Au matin dormant, je repasse enfin dans l'autre pièce, où je découvre Joÿet, endormi, de l'eau jusqu'à la taille dans un bassin bouillonnant. Et il n'est pas le seul…
Cherchant Aby, j'entends soudain un murmure :
- Bonne nuit, messire ?
Je me retourne. Joÿet se pince le nez, avec un large sourire un peu tombant, dû à la fatigue.
- Vous m'excuserez de ne pas me lever, mais je ne voudrais pas réveiller cette charmante demoiselle, ajoute-t-il en tournant la tête pour m'indiquer la belle elfette qui s'est endormie sur son torse.
Je souris, et hoche de la tête.
- Je vous en prie, rendormez-vous aussi, la nuit a dû être… éprouvante. Vous avez encore le temps avant de reprendre le bac…
- Pour tout vous dire, cette île me plaît assez, je pense m'y attarder encore un peu, me souffle-t-il avec un clin d'œil. Je n'ai pas encore vu tous ses charmes…
 
Aby revient, et saute sur mon épaule. Il se blottit contre mon cou en faisant un "Drüüu" satisfait.
- Mmh, de nouveau mâle toi, finalement…
- Etranges bêtes que sont les feux-furêts, me murmure Joÿet. N'est-ce pas ?
- Oui, j'ai déjà eu cette réflexion, mon cher Joÿet. Eh bien, il ne me reste plus qu'à vous souhaiter une bonne continuation. Je ne pense pas que nous nous reverrons, alors, un "Bonne vie" s'impose, je pense.
Ce faisant, je lui tends la main, qu'il serre avec force.
- Bonne route, John.
 
Peÿlos attend dehors, à la brume légère qui s'étend autour des serres. Je m'approche et lui caresse le museau. Il relève la tête pour me brouter les cheveux.
- Bien, en route, le bateau nous attend, il faut repartir.
 
par John L. Kurtiss publié dans : Carnets de route
Samedi 1 décembre 2007
                Aby court sur le pont, le bruit de ses petites pattes tapotant en cadence et avec frénésie sur le bastingage de bois. Elle fouine, s'arrête pour renifler quelque endroit odorant, puis repart encore plus vite.
Cette petite boule de poils bleus disparaît derrière un cageot de légumes, et je la revois un peu plus loin, grimpée sur le dos de Peÿlos, qui commence à frapper le pont du sabot, impatient de pouvoir à nouveau se dégourdir les pattes.
Je m'approche de lui, et lui caresse le museau :
- Demain, mon ami, demain, nous ferons une halte à Trëll…
 
La nuit passe, longue et froide, comme à l'habitude de cette saison qui commence…
Dieux, cela fait bien des lunes que je n'ai plus vu les terres occidentales… Cela me fera du bien, mais j'avais espéré les revoir avant ma 43ème année …
Tant pis, je l'a passerais dans la serre. Ou à l'ombre fugace d'un drap bleu et d'un tissu noir …
C'est ainsi, mais après tout, ce sera un jour comme un autre…
Je n'arrive pas à dormir. Le tangage du bateau, qui entre dans les hauts-fonds, devient presque imperceptible.
Il est temps que nous arrivions, le voyage commence à devenir insupportable, presque seuls au milieu de la mer.
Les marins ont beau passer plusieurs lunes en mer, ils ne rechignent pas à poser le pied en terre, souffler quelques jours avant de repartir.
J'entends l'équipage qui ronfle en rythme, et Joÿet, dans la cabine voisine, qui parle en dormant…
"Mmh … non, attendez … je ne voulais pas… le tuer…"
Aby écoute ces plaintes, et son poil se hérisse. La tête basse, elle glapit, saute du pied du lit et vient se réfugier dans les draps.
Je la prends dans ma main, je la sens vibrer. Elle tremble comme jamais.
- Calme toi, Aby, il fait juste un rêve… ce n'est rien… ce n'est rien.
Et du coin de l'œil, je vois la lame de Donynïo qui luit sous la faible clarté de la lune.
 
Au lendemain matin, Joÿet sort de sa cabine en même temps que moi. Après un bref salut, qu'il me renvoie avec son accent chantant, il me dit :
- Savez-vous, à quel moment allons-nous accoster sur Trëll ?
- Je ne sais pas trop en fait, sans doute vers le milieu de la matinée. Demandez à Sïil, le capitaine, il doit savoir lui.
- Oui, oui, sans doute…
Joÿet fait triste mine, je le vois bien, mais il esquisse un vague sourire, en approchant la main d'Aby. Celle-ci recule légèrement, et se tasse en boule.
- Que lui ais-je fait, demande-t-il avec un air triste.
- Non, ne vous inquiétez pas… c'est juste qu'Aby a eu peur, vous voyez … cette nuit, lorsque vous parliez dans votre sommeil…
- Ah, ça … Non, vous ne voulez pas savoir…
- Si, allez-y, dîtes-moi. Quelque cauchemar, sans doute ?
- Oui, le pire que je puisse imaginer, dit-il en se dirigeant vers la salle commune, où quelques hommes achevaient de prendre leur repas.
Il s'assoit, et me fait signe de faire de même.
- J'ai rêvé - dieux, heureusement que ce n'était qu'un songe - … que je … tuais mon père.
Je ne fais aucun geste, je n'ai aucune expression, du moins, je ne pense pas que mon étonnement transparaisse, de peur qu'il ne se ferme, et j'écoute attentivement son histoire…
- J'étais avec mon père… il était malade… nous habitions une petite masure, celle de mon enfance, et nous avions un chien à cette époque…
Mais soit, mon père souffrait d'une maladie du foie, ou des reins… ou des deux en même temps, tout est un peu confus…
Je l'ai emmené voir un ami gnome, ingénieur de génie de Belfäs, qui avait inventé une machine qui aurait pu le soigner.
Il était dans une petite ruelle sombre, une grande porte cochère, et on entre dans son laboratoire…
Je fais allonger mon père, un grand homme avec une large moustache noire, sur une table inclinée, et je m'éloigne.
Des rayons, que je ne vois pas hormis des taches de couleur par moments, gravitent alors autour de lui.
Et soudain, les lumières s'estompent. Mon père… est étendu… il ne bouge plus.
Je l'ai tué, et, tordu de douleur, je le ramène à la maison, et le dépose dans l'entrée. Il n'est déjà plus qu'un tas de linge noir informe, une momie avec une tête qui ne tient presque plus sur le corps.
Mon chien arrive, et je prends vite ce qui reste de mon père pour aller le cacher dans le jardin, de peur qu'il ne le dévore, ne reconnaissant plus son odeur…
 
Nous accostons, l'espace de quelques jours, au port d'Atëla, sur l'île-continent des elfes.
La passerelle est mise, Joÿet, qui à retrouvé le goût à la chansonnette, descend le ponton en entamant un air rocailleux, lourd en rimes, mais enjoué néanmoins.
Peÿlos, trop heureux de pouvoir descendre a terre, s'agite et manque de renverser un marin en s'approchant du pont. Je l'arrête d'un geste de la main, il commence à se cabrer, et je le rattrape par la bride.
- Doucement, Peÿlos, doucement…
Je monte sur la selle, et entreprend de descendre sur la terre ferme…
 
par John L. Kurtiss publié dans : Carnets de route

 "Edya Acatäsh, grand dieu des voyageurs"

Aspenn, terre de légendes et de mystères... Même si de sombres évênements ont entaché de sang les hautes plaines de notre terre, j'aime encore à m'y égarer, perdu dans mes pensées. 

 

Ce que vous lirez dans ces lignes, parfois pur produit des chimères du tabac du Sud et de l'hydromel local, n'est certainement pas écrit pour la postérité, et d'ailleurs ne sera peut être même pas compréhensible à certains.

Mais laissez-moi vous servir de guide, et vous comprendrez que l'on peut s'évader... même dans son esprit.

 

Mon nom est John, et je vous souhaite la bienvenue à Andëmiss Cité-Folle.

 

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