Dimanche 1 juillet 2007

Ce petit après-midi revient en moi, avec son apparence d'or vieilli. Sépia.
Je ne sais pourquoi, sans doute ce vent léger qui vient me fouetter le visage, le regard perdu dans le vague, avec l'horizon incertain.
Ou bien est-ce le contact du bois craquelé de la rambarde…
 
Couchés autour d'une bouteille, où perlent quelques gouttes fraîches… Et elle qui n'en veut pas.
"Mais pour quelle raison?"
"Je ne sais pas… je ne lui trouve pas un bon goût", répond-elle.
Et voilà de quoi la vie est faite… enfin bon, peu m'importe, j'apprécie sa compagnie, même si je suis le seul à boire.
Je lui ai bien proposé autre chose… mais…
 
Un peu plus loin, un peintre s'atèle à sa toile. Lui boit sans souci, puis se remet à son œuvre, qui prend forme, vague cubes de peintures sur fond de ciel livide. Pour l'heure.
Puis vient le temps où elle s'en retourne. Alors on fait un petit bout de chemin ensemble, puis la laisse au bord, et reprend la route de mon côté.
Et ce goût de pomme, qui tient sur la langue…
 
-A quoi penses-tu, John?
Mëya m'observe, sûrement depuis un moment déjà, avec ses grandes prunelles noires.
-… Partir, rêver, peut être…
 
par John L. Kurtiss publié dans : Carnets de route
Mercredi 27 juin 2007
Je masse mes bras douloureux tandis que je remonte les escaliers, vers le dortoir où j'ai laissé Aby hier soir.
J'entrouvre la porte, et laisse passer Mëya, qui se précipite vers son couchage, épuisée.
- Tu ne viens pas dormir, Eol?
Le vieil esclave me regarde, et me dit :
- Non, je vais fumer un peu dehors. Tu viens?
- … Vas-y, je te rejoins.
- Mëya, tu peux me rendre mon manteau?
Elle me le tend en se fendant d'un timide "merci".
Puis, je me tourne vers Aby, et l'appelle. Il bondit sur mon épaule et je sort en refermant doucement la porte dans un fracas feutré.
Le couloir est plongé dans l'obscurité, hormis un rai de lumière au bout. Je tire le pan de mur, dévoilant un balcon de bois.
Eol est en train de fumer une étrange pipe, toute torsadée autour d'une bulle de verre remplie d'eau. Il en tire des ronds de fumée grise qui se perdent dans l'air du matin, alors que le soleil pointe à l'horizon.
 
Je fouille dans la poche, cherchant ma pipe et mon tabac, et ma main butte alors sur quelque chose de dur et de râpeux.
Mon carnet de voyage. J'avoue n'avoir pas beaucoup noirci ces pages depuis quelques temps, mais enfin, qu'ais-je à y coucher?
- Qu'est-ce que c'est?
Je ne réponds pas, je feuillette les pages, puis murmure:
- Une chose qui me reliait au monde… mais dans ces murs, je ne sais…
- Je ne saisis rien à ce que tu me dis.
 
J'ai les yeux perdus dans le vague…
- Ce n'est pas grave, Eol, tu n'es pas le premier à me trouver étrange…
 
Etrange et paranoïaque…
Je sors ma plume à la page où est inscrit son nom, en lettres rondes et piquantes : Fallä Gelhëen.
 
Mes yeux de glace cherchent cette tignasse de feu et d'or,
Mais ne les trouvent point ici.
Dans ces lieux figés dans l'espoir d'un signe
Sur le papier, il n'est plus d'autre échappatoire
Que les songes, éveillé ou non.
Et que me disent-ils, perdus au matin
Des ombres dormantes, dans l'attente silencieuse.
 
Il y a peu, j'avoue avoir été excessif,
Je n'y ai pas donné de raison, et pourtant…
C'est sans doute que j'ai trop de mal à accepter
Mes propres actions. Ce que je dis, surtout à toi,
Même si c'est toujours sincère, je le regrette trop souvent.
 
Je ne sais pas si ce message te parviendra, de là où je me trouve,
Mais enfin, jolie fée verte…
 
- Belle écriture, mon gars. A une belle femme, a n'en pas douter…
Eol me regarde de ses petits yeux fatigués, par la nuit et les années. Son sourire fait plisser ses rides.
- A n'en pas douter, en effet, Eol… c'est bien là ma seule certitude avec elle.
  
par John L. Kurtiss publié dans : Carnets de route
Mardi 26 juin 2007
L'air est glacé dans cette pièce, et au vu du peu de vêtements que mes compagnons d'infortune ont sur le dos, je ne suis pas mécontent d'avoir pu garder mes pelures avec moi.
J'ai préféré laisser Aby se reposer dans le dortoir. Et c'est d'ailleurs préférable, il n'aurait pas supporté ce froid…
 
- Eh, mon gars, viens nous donner un coup de main, le client va arriver.
Je me précipite vers les vannes, qui déversent alors un flot d'eau glacée dans un bassin de bois.
- Merci bien. Bon sang, ce n'est plus de mon age, ce genre de choses…
Le vieil homme me sourit en massant ses bras douloureux.
- Ne t'inquiète pas, Eol, je m'en occupe, vas te reposer un peu.
Eol me regarda avec un pétillement dans les yeux, puis alla, claudiquant, vers la petite pièce où l'on nous permettait de prendre une pause, vers la mi-nuit.
 
Mëya tremble de froid, en remuant les essences avec l'eau avec une grande pagaie.
Je m'approche d'elle, et lui met mon manteau sur les épaules. Il est trop grand pour une si petite fillette, mais qu'importe, elle en a plus besoin que moi.
- Merci, mais, tu va te geler…
- Ne t'inquiète donc pas, j'ai l'habitude.
- Vite, dépêche-toi, le client va arriver…
Et ce faisant, elle ouvre la porte en grand, laissant passer une énorme bête, au moins aussi grande que deux hommes, massive et trapue. Harnachée dans une armure bleue et or blanc, elle porte un long bâton d'ébène qui se termine en boucle, où deux lampes bleues pendent en s'entrechoquant.
- Soyez le bienvenu, dit Mëya en s'inclinant.
Ce à quoi la créature répondit dans un langage que j'assimilerais à un grincement.
Tandis qu'il se dirige vers le bassin, je me penche vers Mëya, et lui murmure:
- Qu'est-ce que cette chose?
- Un Minÿon des terres gelées, par delà la Barrière.
- La Barrière?
- Oui, c'est la frontière entre les terres australes et le continent. On m'a dit que c'était comme une immense haie de glace. Tu ne sais donc rien de ce monde.
- C'est à dire que je ne suis pas d'ici… et je me demande encore comment j'ai pu passer d'Aspenn à ici…
Puis, voyant qu'il entrait avec son armure dans l'eau, je lui lance qu'il fallait qu'il se dévêtisse. Mëya m'attrape par le bras et me dit :
- Non, arrête. Les Minÿons sont ainsi, ils n'ont que cette armure.
- Tu n'es pas en train de me dire qu'il… qu'il n'est qu'une carcasse vide?
- Eh bien si, justement.
 
 
Je vais m'asseoir devant le vieillard, qui buvait un liquide chaud et sirupeux dans une grande tasse.
- Tu t'es occupé du client? Il était satisfait?
- Oui, enfin je pense, je ne connais pas vraiment la langue des Minÿons, lui dis-je, un brin sarcastique.
- Ne t'inquiète pas, ça va venir. Ces bestioles n'ont pas vraiment de vocabulaire de toutes façons.
Puis il me tend sa tasse.
- Tu en veux? Ca aide à tenir, tu peux me croire.
Je le repousse gentiment.
- Non, merci. Je n'en ai pas besoin pour rester éveillé toute la nuit.
Eol hausse les épaules et reprend une gorgée.
- Tu y viendras bien assez tôt, crois-moi. Quand tu auras autant d'années de travail que moi, tu seras bien content de trouver cette saleté pour te tenir debout.
- Je n'ai pas l'intention de rester toute ma vie dans cet endroit.
- Ca c'est ce que tu crois… on est plus nombreux que tu ne le crois à avoir pensé ceci, et puis, vois où nous en sommes…
Il toussa, et reprit.
- Et puis, où irais-tu? Les routes sont bien gardées par les gardes Shïivas.. et s'il n'y avaient qu'eux. Mais les chemins vers Issÿon sont remplies de Sauvageons.
- Des sauvageons?
- C'est comme ça qu'on les appelle ici. Loups, tigres Sÿlves, taupe-garous, et j'en passe…
 
Il n'empêche, je n'ai vraiment pas l'intention de moisir ici… j'aime trop la liberté pour m'enchaîner…
 
par John L. Kurtiss publié dans : Carnets de route
Jeudi 21 juin 2007
Le Shïiva pousse la porte de papier gris, qui coulisse dans un chuintement à peine audible, dévoilant un petit dortoir plongé dans l'obscurité.
Il entre avec une lanterne, dont la flamme tremblotante éclaire faiblement la pièce.
Il me fait signe d'entrer, et traverse lui-même le dortoir jusqu'à au mur du fond. Une large fenêtre y est taillée, et un lourd rideau est tiré devant.
 
- Tu dormira ici, dit-il en me désignant un couchage au pied de la fenêtre. Puis il tourne les talons et sort en grommelant.
 
Aby se réveille en glapissant. Soulagé, je lui caresse doucement la tête, assis sur le couchage.
Près de moi, je remarque un sceau d'eau. J'y plonge le bras; l'eau froide est agréable.
Aby lape avidement dans ma main.
 
- Ton compagnon à fourrure à l'air de se remettre…
Je me retourne vivement, et reconnaît la jeune fille qui avait tenté de m'éloigner des thermes, tout à l'heure.
- Tu parles ma langue ?
Elle semble étonnée d'une telle question.
- Bien sur que non, me répond-elle. C'est toi, l'Alkëen, qui comprend la mienne. La preuve, tu m'as répondu en Shïivenn.
Quel étrange endroit… voilà que je me mets à discuter dans un langage qui m'était inconnu il y a encore quelques heures.
- Dis moi… Mëya, c'est bien cela?
Elle acquiesce d'un hochement de tête, faisant tinter les anneaux d'argent qui terminent ses tresses.
- Qu'est-ce exactement que cet endroit? Nous ne sommes pas aux frontières de Cascërn et de Tanathön?
- Non. Et ces deux noms ne me disent rien. Es-tu sur de ne t'être pas égaré en chemin?
- Mais enfin, dis-je en haussant la voix, où es-t-on dans ce cas?
Les quelques autres personnes qui partagent mon dortoir marmonnent un vague "Silence", avant de se rendormir.
- Fais un peu moins de bruit, me murmure-t-elle, ils ont eu une nuit difficile. Le client d'aujourd'hui était bien capricieux, il les a tenu jusqu'au matin…
- Désolé. Mais ça ne répond toujours pas à ma question, Mëya…
Elle pousse un soupir.
- Tu es dans le dernier endroit sur cette terre où tu souhaiterais te trouver, hélas. Ici, c'est les terres de Gëlann, et lorsqu'on y entre, on n'en sort plus. Tu a vu les troupes du maître, elles gardent toute la frontière entre ici et Labäymon.
- Labäymon?
- C'est le pays d'à-côté, voyons. C'est là d'où je viens.
 
Je ne comprends plus rien. Ce pays n'a jamais existé…
 
par John L. Kurtiss publié dans : Carnets de route
Mercredi 20 juin 2007
Le dernier étage, au contraire des autres, qui offrent une décoration des plus dépouillées, est fort cossu. De nombreuses statuettes, des rideaux de soie pourpre, une atmosphère capiteuse, presque étouffante.
Une ombre était assise, massive, sur un large fauteuil.
- Laissez nous, Käal-Na.
Le Shïiva, qui m'avait forcé à monter jusqu'ici, repart en grognant, et referme la porte derrière moi, me laissant seul avec la créature, Aby encore inconscient dans mes bras. Par la fenêtre, j'entends Peÿlos hennir, tandis qu'on l'emmène vers l'écurie.
 
- D'ou viens-tu étranger, et que cherches-tu sur mes terres?
La créature se redresse, dévoilant son hideux visage boursouflé et difforme dans le rayon de lumière qui traverse la pièce sombre.
Un frisson de dégoût me parcourt l'échine.
- Eh bien, tu ne me réponds pas, Alkëen? Es-tu trop bête, ou fou, de me défier ainsi?
- Je me rends à Cascërn, du moins je m'y rendais, lorsque j'ai été attaqué… Pour un seigneur de Cascërn, vous êtes bien expéditif avec vos invités.
- Cascërn? Qu'est-ce?
Je suis assez surpris qu'il ignore jusqu'à ce nom.
- Vous ne le savez pas? C'est pourtant là où vous vivez…
- Te moquerais-tu de moi, misérable Alkëen?
Je saisis de moins en moins. Est-il aliéné, ou bien est-ce moi? Je ne sais plus vraiment ce que je fais, depuis cet épisode dans la forêt blanche. J'ai l'impression de ne rien reconnaître… et ces rencontres étranges le long de la route…
 
- Tu es sur les terres de Gëlann, l'hôte des esprits… et puisque tel est mon plaisir, tu va rester ici, et travailler pour nos invités payants…
Je ne comprends rien à ce qu'il me dit, mais un shïiva m'agrippe et m'entraîne vers les dortoirs, quelques étages plus bas…
 
par John L. Kurtiss publié dans : Carnets de route

 "Edya Acatäsh, grand dieu des voyageurs"

Aspenn, terre de légendes et de mystères... Même si de sombres évênements ont entaché de sang les hautes plaines de notre terre, j'aime encore à m'y égarer, perdu dans mes pensées. 

 

Ce que vous lirez dans ces lignes, parfois pur produit des chimères du tabac du Sud et de l'hydromel local, n'est certainement pas écrit pour la postérité, et d'ailleurs ne sera peut être même pas compréhensible à certains.

Mais laissez-moi vous servir de guide, et vous comprendrez que l'on peut s'évader... même dans son esprit.

 

Mon nom est John, et je vous souhaite la bienvenue à Andëmiss Cité-Folle.

 

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