Jours après jours, nuits après nuits,
S'efforce de trouver un sens
A toutes ces choses qui, on le dit,
Ne durent pas plus de treize lunes.
Noirs Royaumes où je me suis enchaîné,
Ne sachant plus où aller…
Saphirs, opales et émeraudes,
Aux pales reflets d'ambre,
Vols de lutins aux dents longues,
Sourires de carnassiers …
Noirs Royaumes où je me suis enchaîné,
Ne sachant plus où aller…
Et je suis entré dans cette danse,
Ce carnaval d'inquiétantes formes,
Par la force d'une pensée,
Noire, noires hystéries de bulles blanches.
Noirs Royaumes où je me suis enchaîné,
Ne sachant plus où aller…
Le loup se faufile, et chemine,
Fouettant les airs assombris
Sous ce croissant sans plus de saveur
D'un froid lever de soleil.
Noirs Royaumes où je me suis enchaîné,
Ne sachant plus où aller…
Passe d'une terre à l'autre,
Et reste le même, accoudé sur
Quelque balustre, à compter ses tarots,
Tous perdants, les jeux sont faits…
Noirs Royaumes où je me suis enchaîné,
Ne sachant plus où aller…
Je n'ai plus qu'ici.
par John L. Kurtiss
publié dans :
Carnets de route
- Dans ma jeunesse, j'en ai connu des femmes… ça oui, dit soudain Eol,
en trimballant un sceau rempli d'eau vers le bassin, où un client, gras et somnolent, attendait, bougonnant dans un dialecte incompréhensible.
- Des jeunes, des mûres, brunes, rousses, blondes, de presque toutes les espèces… note que les femmes d'Adytiä, sur l'île de l'ouest, sont particulièrement voraces, ajoute-t-il en éclatant de rire.
- Mais enfin, toi, par exemple mon gars, avec ton allure, tu as du en faire tomber plus d'une, de ces beaux fruits mûrs, je me trompe ?
…
Je repose le sceau dans un entrechoc de bois, et soupire.
- Tu ne réponds pas, John ? Sujet douloureux, sans doute ?
- Quelque peu… mis à part quelques aventures d'une nuit, trop éphémères d'ailleurs, on ne peut pas dire que les femmes et moi… Disons qu'elles n'ont jamais pris le temps de me connaître. Pas comme je l'aurais souhaité. Ne ewye limëa dä sebëlin, ne baÿ sebëlin dä limëa…
- Ce qui veux dire ?
- Je n'ai pas l'embarras du choix, je n'ai que le choix de l'embarras
Le client grogne son impatience, et Eol se précipite à son chevet. Ils échangent quelques paroles dont je ne saisis rien, puis le vieil esclave s'incline en s'excusant, et revient vers moi.
- Nous devrions nous dépêcher, les Mernëv n'aiment pas attendre.
Et ce faisant, il empoigne un nouveau sceau d'eau, et va remplir le bassin.
Je fais de même, et verse abondamment l'eau froide et miroitante directement sur la tête de la créature, qui semble apprécier, malgré le froid glacial qu'il doit ressentir.
- Je te dis ça, reprend Eol en grattant sa barbe grise, parce que j'ai bien vu comment la petite Shïiva te regarde…
- Mëya ?
- Oui, elle te dévore littéralement des yeux.
Je pousse un soupir.
- Tu vois, tout le problème est là. Je n'attire que les fillettes.
- Tu exagères là, John, elle est mignonne quand même…
Je le coupe d'un geste.
- Trop jeune. Je n'ai plus l'âge de les prendre à la sortie du berceau… Et puis surtout, je songe plus à partir d'ici qu'a autre chose.
Eol me regarde avec une pointe d'énervement.
- Tu sais bien que c'est impossible. S'il y avait un moyen, je serais parti depuis bien longtemps, je ne t'aurais pas attendu.
Et reprenant le sceau, il répéta, comme pour conclure :
- C'est impossible.
- Pas sûr…
par John L. Kurtiss
publié dans :
Carnets de route
Enëveyen Edeÿ neve Nadöa sïllen…
L'inspiration m'est revenue… A croire qu'il me faut être déprimé pour être prolifique…
Quoiqu'il ne faut pas grand-chose pour m'envoyer des idées noires… surtout là où l'on
m'a enfermé.
Je n'ai jamais dit être un homme bien.
Comme toujours, on ne me voit pas sous mon vrai jour… mais peut être aurait-il mieux
valu que je le dissimule.
Car lorsque je le dis, enfin, ça déçoit tout le monde.
Ma nature, ma vie, est ainsi faite.
Parler de ça, ou avouer d'autres choses à quelques mantes religieuses… ces belles
croqueuses d'hommes. Et moi, pauvre esclave de mes désirs, je me laisse prendre au jeu de leurs chants qui sont pour d'autres.
Moi, de compagnon, je n'ai bien que mon feu-furêt…
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- Qu'est-ce que tu écris, John ?
Je lève la tête. Mëya est penchée sur mon carnet, un léger sourire aux
lèvres.
- Rien… rien que des choses qui n'auraient pas dû être.
Elle relève les yeux, l'air intriguée.
- Je ne comprends pas.
Je referme mon carnet, et me met debout, avec quelques difficultés, tant mes muscles me
font mal à mesure que ces nuits interminables se suivent.
- Ce n'est pas grave, petite, j'ai pris l'habitude, lui dis-je en lui passant la main
dans les cheveux.
Puis je me dirige vers la fenêtre de notre dortoir, et m'accoude. La journée est bien
avancée, il fait un peu chaud, mais le vent frais claque dans les plaines, sifflant et hurlant.
La petite Shïiva s'approche et regarde dans le vague…
- En tout cas, moi, je t'aime beaucoup. Je suis très heureuse de t'avoir ici, finit-elle
par dire avant de m'embrasser sur la joue.
Et elle s'en retourne en chantonnant, en poussant la porte de papier gris de la
chambre.
par John L. Kurtiss
publié dans :
Carnets de route
Il fut un temps…
Les mains dans les poches, je parcours les couloirs silencieux des thermes. Je n'arrive
pas à dormir, et pourtant, ce n'est pas faute d'avoir trimé toute la nuit…
Je heurte soudain quelque chose du bout des doigts, et le sors de ma poche. Il tinte,
avec ses ronds de bois colorés qui s'entrechoquent. Un bracelet…
J'ai pu en faire des bêtises dans cette jeunesse, perdue maintenant dans les flots
miroitants de la mémoire chancelante.
Une chose qui, on le croit, nous rend plus mature… mais qui opère la marche inverse avec
le recul.
On se rend compte que cela nous a rendu méchants, bestial… On prend l'ampleur de la
bêtise humaine en pleine figure, en s'imaginant l'espace d'un instant celui qui a tous les droits, le roi de ce monde…
"L'homme est un loup pour l'homme… et un abruti pour le loup."
Je pense que tu as raison, Grëgg…
Un vulgaire voleur, plutôt. On n'en parle pas de ces choses-là, même si on brûle d'envie
de le montrer. La vanité est un des pêchés préférés des Alkëens…
Alors on prend peur, comme un enfant pris en faute… après, lorsqu'il est déjà trop
tard.
La machine s'est emballée, tous aux abris…
Et pourtant, ça ne devait être qu'une journée ordinaire d'Ataë. Aux temps des
Berrë-Cellë, ces pierres chaudes sous le soleil du midi… cette vaste masure, au sommet du plateau, surplombant le bois…
J'aurais du réagir autrement… Un retour de courrier, un petit mot qui n'aurait pas du
être… et voilà.
Depuis, je ne pense plus que l'enfance fait partie de moi. Ce jour-là, j'en ai tremblé
des semaines…
Les apparences sont trompeuses, ne trouvez-vous pas?
Croyez-vous toujours avoir affaire à un homme gentil, galant, réservé, serviable et
timide…
La face sombre révèle d'autres choses, surtout dans ces lieux.
Un homme pervers, méchant, paranoïaque, qui hait ce qu'est devenu l'humanité, tout en en
faisant partie.
Avec un sens aigu de l'envie… la convoitise.
Si personne n'aime cet homme-là, ce n'est finalement pas un hasard…
par John L. Kurtiss
publié dans :
Carnets de route
Les feux de soleil… beaux artifices des Hommes…
En cette nuit, tandis que le froid m'entoure et m'engourdit les membres, j'entends une
détonation, comme un coup de canon.
Je ne sais que trop bien ce que c'est, mais sur le moment, je sursaute… Il y aurait donc
quelque amusement dans ces lieux étranges et oppressants…
Ces envolées de fusées vibrantes, criantes, avant d'éclater dans le ciel noir d'étoiles,
pour venir parsemer la voûte d'étincelles.
Et au pied, bien souvent, l'on danse, l'on boit, l'on s'amuse sans arrière-pensée… l'on
pense être heureux, loin des tracas du monde l'espace d'un instant, d'un verre, d'un baiser volé…
De là où nous sommes, on n'entend que le bruit des festivités, assourdis, presque
fantomatiques, mais pas d'étincelles, de couleurs… rien.
Non, pas de feux d'artifices pour moi, pas plus que pour mes compagnons d'ailleurs…
"Les Söllen-Sërah... j'ai laissé cela aux fous et aux insouciants depuis bien longtemps...", me dit Eol.
Aux fous, aux insouciants, et aux rêveurs...
"Les Söllen-Sërah... j'ai laissé cela aux fous et aux insouciants depuis bien longtemps...", me dit Eol.
Aux fous, aux insouciants, et aux rêveurs...
par John L. Kurtiss
publié dans :
Carnets de route
