Tourner, tourner, chaud et humide,
Dans cette bouche suave.
Même si d'autres avant
L'ont déjà chanté, et rêvé.
Des lions, des fourreux, et une
Native du Nocher, qui passe et
Envoûte, avec ses roux et son absinthe
Enivrante, dont elle joue avec bonheur.
Croisée, au détour d'un chemin,
Une longue liane de cheveux,
Rouge, torsadée de laine, qui
Etend ses notes de musique boisée.
Et sentir, fouiner dans le cou,
Ou bien la mordre a pleines dents,
Blanches, et en tirer la vie.
-Eh bien, Peÿlos, que t'arrive-t-il
?
Je le sens trembler, il hésite, hâte le pas, puis parfois s'arrête. Son œil rond, noir,
ne cesse de regarder en tous sens, et mes efforts pour le calmer ne sont que des échecs.
Lentement, j'écarte le pan de mon manteau, laissant la lame de Donynïo luire dans le
noir.
La nuit est tombée depuis quelques heures, mais je ne voulais pas m'arrêter. Vagabonder
sous la lune me plaît assez, plus encore que sous les rayons du soleil.
Plus un Marcheur-de-Nuit qu'un diurnambule… oui, un
Netiyalönn…
Aby se met à vibrer sur mon omoplate.
- Quoi, toi aussi ? Mais que…
Je m'arrête, et ramène les rênes vers moi. Peÿlos s'immobilise au milieu du sentier
boisé. Les arbres, de jour arborant de vives couleurs ocres et rousses, avancent leurs ombres tordues, cendrées, vers les pierres qui se noient dans la brume épaisse de la
sylve.
Quelqu'un, ou quelque chose nous observe, tapi dans les fourrés. Je ferme les yeux, et
ressens le froid mordant de la nuit, la douleur glaciale de Donynïo contre ma hanche, les frissons d'Aby et de Peÿlos, qui frémissent de concert, sur cette respiration lente, gutturale et
évanescente, qui n'appartient pas à l'un de nous.
J'entends mon feu-furêt pousser de petits glapissements plaintifs, se cramponnant contre
le col de mon manteau.
Peÿlos renâcle, et commence à avancer, voulant s'éloigner de l'intrus. Mais je l'arrête,
et lui tapote le flanc.
- Calme, mon ami, calme toi…
Cependant, je ne me sens pas à mon aise non plus…
Un tracker ? Non, cela ne se peut, depuis la dernière guerre, on n'en dénombre
plus, et il ne se terrerait pas ainsi.
Un lycan ? Impossible… même si, la dernière fois que j'en eu vu un, cela ne remonte qu'à
une ou deux lunes…
Mais alors, qu'est-ce ?
Je me penche, plissant les yeux, vers le buisson d'où provient le râle. Rien, je ne
distingue rien dans cet amas de branches noueuses.
Je ne souhaite pas l'effrayer, il ne semble pas menaçant, auquel cas il m'aurait bondi
dessus sans attendre que je remarque sa présence. L'amener à sortir de lui-même… je ramène le bord de mon manteau sur l'épée, voulant lui montrer que je ne lui veux pas de
mal.
- Danënya, toi là, qui se terres dans les fourrés, pourquoi ne viens-tu pas à
la lumière ? La lune n'éclaire pas cette nuit, mais suffisamment pour que je te sache ici.
Un bruissement, et je vois une forme noire bondir sur la branche d'un arbre. J'en suis
éberlué… Quel être peut ainsi s'élancer à plus de quinze pieds du sol ?
Cependant, il n'est sorti de sa cachette que pour en rejoindre une autre… Je sens
maintenant un parfum piquant, chaud, qui attaque les sens comme un brasier.
- Qui es-tu donc ?... Qu'es-tu donc, enfin, demande-je, de plus en plus
intrigué.
Pour seule réponse, il se met à fredonner, d'une voix mielleuse, et en même temps
malsaine, oscillant les hauteurs de notes de manière chaotique. Cela ressemble à un appel.
Je porte la main à ma poche intérieure, et il s'arrête. Mais lorsqu'il m'entrevoit,
tenant mon ocarina dans la main, il reprend sa chanson.
Je tente de l'accompagner pendant quelques instants, m'acharnant à reproduire les mêmes
tons de musique.
Mais il accélère, toujours plus vite, et je suis rapidement perdu dans les vagues de
notes…
Puis, enfin, il s'arrête brutalement, et j'écarte l'instrument de mes lèvres. J'attends
la suite.
C'est finalement une voix féminine, profonde et fantomatique, qui me répond
:
- Näargäa siezv…
- … Quoi ?
- Näargäa siezv, reprend-elle. Que cherches-tu, l'humain ?
- Vous parlez ma langue, ainsi… Seriez-vous donc d'Antalion… ma dame
?
Elle éclate de rire, et réplique :
- Moi, non. J'ai vécu assez longtemps pour apprendre nombre de choses sur le monde… Les
langues, les coutumes, quantité de livres et de chants, et aussi la chair, et le sang…
Son discours commence à faire naître en moi un sentiment de méfiance à son égard. Je
remonte vers la garde de mon Donynïo, et l'entends à nouveau rire.
La forme se lève, et saute de la branche, atterrissant dans le tapis de feuilles mortes
sans un bruit. Elle s'avance alors vers moi, et sans hésiter, je tire vivement mon épée de son fourreau. Aby me lacère le cou, terrifié, et Peÿlos fait cogner ses sabots sur le chemin
caillouteux.
Tenant la bride d'une main, je tends la pointe vers l'inconnue.
Mais avant que j'eu esquissé un mot, elle apparaît enfin. Bien que la lueur blafarde ne
porte que peu de lumière sur la clairière, je vois son teint laiteux, et sa silhouette découpée avec finesse.
Tout dans son apparence aurait pu la faire femme, d'une rare beauté même… ses hanches
qui surmontaient des jambes interminables, une robe rouge et noire ceinturée et tenue par deux bretelles de soie, dévoilant un décolleté attrayant, son cou gracile et ses longs bras, ses blanches
mains baguées et fines…
Oui, tout, même son visage opalin, encadré par une longue chevelure légèrement bouclée,
auburn, tombant sur ses épaules rondes, son nez pointu, et ses grands yeux perçants, qui scintillaient comme des lucioles…
Tout, vraiment… excepté ces deux éclats brillants, à la commissure de ses lèvres
pulpeuses… deux canines étincelantes d'une longueur anormale. Et ce parfum de sensualité, et de mort, que tout son corps exaltait, à la fois répulsif, et que l'on voudrait
étreindre…
Je descends de cheval, tenant toujours mon épée. Elle s'avance, et abaisse du bout du
doigt la lame, de sa gorge jusqu'à son bassin. Elle est avance encore, jusqu'à être nez à nez. A peine plus petite que moi, ses yeux sont à la hauteur de mes lèvres, et je sens ce souffle chaud
sur mon cou.
- La chair, oui, murmure-t-elle, ce serait presque un pêché, non… l'Alkëen
?
Ce faisant, elle m'embrasse a pleine bouche, faisant cogner ses canines contre mes
lèvres, et enfonce sa langue si fort que ça me fait mal. Elle s'agrippe à ma nuque, et ses doigts deviennent des serres dans ma peau.
Je devrais me débattre, la repousser, mais sa chaleur et sa violence sont trop agréables
pour l'arrêter.
Le temps semble s'arrêter autour de moi, à mesure qu'elle tourne sa
langue.
Je suis comme hypnotisé, et je ne réagis pas lorsqu'elle se dégage de ma bouche, et
avance ses crocs vers mon cou…
Je l'attrape soudain par le bras, sentant un frisson me parcourir l'échine, et je sens
Aby qui me mord l'oreille sans ménagement.
Les dents de l'inconnue me touchent presque, elles tracent un sillon sur ma gorge
déjà.
Je la repousse, fébrile et le regard interdit.
- Que veux-tu ?
De ma main libre, je relève le col de mon manteau jusqu'à ce que le cuir frotte le lobe
de l'oreille.
Elle sourit, et s'avance à nouveau.
- Mais enfin, pourquoi fais-tu ça… murmure-t-elle, plaintive, en tentant une nouvelle
fois de me mordre.
Cette fois, je m'écarte vivement, et la toise, à la fois attiré et inquiet par cette
femme au comportement décidemment peu commun.
- Qui es-tu, enfin ? Donne moi ton nom !
Ma main pousse toute seule le pan de cuir, et cherche dans mon dos la garde de ma
dague.
Elle me regarde faire, sans mot dire, et perd son sourire.
- On me donne de nombreux noms, partout où je vais… Selon les contrées que j'ai pu
traversé, on m'appela Vläde, la Rôdeuse, la Femme-loup… mais je leur préfère de loin celui de… vampire.
- Qu'est-ce un vampire, exactement ?
Elle n'est plus violente, elle prend un air mélancolique, blessé, et recule un peu,
jouant nonchalamment avec les plis de sa robe de soie.
- Plus une humaine, depuis fort longtemps… si lointain que je ne me rappelle pas ma vie
mortelle… l'ai-je vraiment été une fois, je ne sais. L'on a peur de moi, l'on me considère. Ceux d'en bas ne me connaissent pas, ils ne savent pas… ce que l'on ressent… ce pouvoir, et cette
solitude.
Je rejette ma main en avant, et, tout en caressant Aby, je l'invite par un regard à
poursuivre son histoire.
- Sentir l'éternité au bord des yeux, devenir plus fort qu'aucun humain n'en a jamais
rêvé, être ce que l'on veut vraiment… Mais tout cela, comme toute chose, à un coût, et le tribut, bien qu'en vaillant la peine, est dur à accepter…
Le jour devient notre ennemi, les autres nous délaissent, et nos semblables, si peu
nombreux, ne nous croisent jamais dans leur triste destin.
Mais je sens dans mes veines le sang des hommes que j'ai arraché à leur cou… Tu as bien
fait de refuser, je l'aurais bien lapé jusqu'à la dernière goutte, mais il aurait été dommage de me priver d'une compagnie, bien qu'humaine et condamnée à se flétrir,
appréciable.
Il y a de fort nombreuses lunes que personne ne s'était arrêté… Merci pour
cela.
Je m'approche à mon tour, et la prends dans mes bras. Elle souffle sur mon cou son
parfum suave, et je redoute un instant que ses appétences ne l'a reprennent, mais elle se contente de me serrer à son tour, et poser sa tête sur mon épaule.
Au bout d'un long moment, je finis par murmurer :
- Ma dame, je me dois hélas de vous quitter. Non point que votre vue m'effraie en
quelque point que ce soit, vous êtes exquise, mais c'est là aussi la raison pour laquelle je dois me hâter …
Elle fut surprise d'une telle phrase, mais avant qu'elle ne me demande sa signification,
je conclus :
- Vous êtes trop belle, je risquerais de m'enchaîner, et vous laisser m'engloutir tout
entier. Aussi, je préfère rester en charmant souvenir de votre rencontre, et non pas triste gibier à votre tableau épinglé.
Sur ces mots, je remonte à cheval, et lui adresse un long et respectueux
salut.
- Ma dame, je repars pour mes terres natales. Si tant est que vous y passez, tantôt,
n'hésitez pas… Votre compagnie me sera fort plaisante.
Et je repars encore un peu plus loin, avec une chanson dans la tête, et une voix qui
murmure dans mon dos :
- Crois-tu vraiment que ce ne soit pas un "au revoir", l'Alkëen… tu pars, mais les
fleuves de la vie sont ramifications, deltas et croisements… comme des veines qui percent au cœur…
par John L. Kurtiss
publié dans :
Carnets de route
Le bateau ne devrait plus tarder. Cette dernière lune aura été éprouvante, vraiment… Je
suis en haut d’une petite colline, surplombant la marée cristalline, au bord de la Mer du Soleil Jaune… Je ne sais même plus si c’est moi qui part, ou si l’on me quitte…
Ah, oui, encore cela…
J’entends derrière moi un trot familier, lent et pesant, mais aussi empli de
grâce.
Je ne me retourne même pas, j’esquisse un vague sourire sous la lumière du soir, le nez
plongé dans un de mes carnets, à griffonner une improbable salle ou une scène rêvée, évanescente.
J’aime à dessiner ce qui me passe par la tête, notamment lorsque tout ceci n’a pas le
moindre sens… Beaucoup de bulles, d’étoiles et de feu, cependant…
Ma foi, cela n’est pas grave.
On s’approche encore, jusqu'à ce que je sente ce parfum, de bambou et de fourrure
mêlés.
- Tu ne devais pas repartir pour l’Ouest… , demande-je en levant finalement le nez
de ces pages jaunes.
Se détachant du ciel gris et faiblement teinté d'orangé, elle se tient là, juchée sur
son lion albinos, avec son éternel sourire.
- Qu'est-ce que tu fais là?
- Oh, moi, sais-tu… ici, ou ailleurs, je suis toujours tout près. Mais dis moi, ce n'est
pas une réponse…
- Non… Je pense que je vais m'en aller, repartir pour l'Ouest.
- La frégate part à l'Est… la prendras-tu?
Elle attend, semblant ne pas prêter attention à ce que je viens de dire, puis finalement
donne une tape sur l'encolure de son lion, qui reprend sa marche lente vers le rivage.
- Certes, oui. Mais on se reverra forcément…
Je la regarde s'éloigner, puis donne un coup de bride et tente de me ramener à sa
hauteur.
De sa besace sortent quelques têtes chafouines grises.
- Tu les emmènes avec toi?
Elle me jette un de ses regards verts, puis considère un instant son sac, avec un
sourire ravi.
- Mes fourreux? Oui, ils aiment à voir du monde.
…
- Où comptes-tu t'arrêter, mettre pied a terre?
- Près de la mer.
- Ca n'est pas une réponse, cela non plus.
- Tu m'ennuie avec tes questions, ne sois pas surpris que mes réponses ne te conviennent
pas.
Ce faisant, elle accélère. Je pousse un soupir résigné et la regarde partir au loin.
Puis, à une bonne cinquantaine de pieds de moi, elle s'arrête finalement, et semble m'attendre.
- Tu ne changeras jamais, lui dis-je.
- Toi non plus…
- Que veux-tu, c'est ainsi.
Nous continuons jusqu'au bac et, arrivés au quai, je sors de ma sacoche une écharpe de
laine rouge et or, tassée en boule, et la lui tend.
- Tiens, peu importe si elle te plaît, mais enfin…
Elle me la prend des mains, et m'embrasse sur la joue. Puis elle monte dans le
bateau…
La frégate s'éloigne, emmenant dans son sillage des vaguelettes blanches et
ocre.
Je ressors mon carnet, et vois, à la page cornée et jaunie marquée de son
prénom…
Merci… elle est toute douce.
Cela me fera toujours sourire, ces petites choses qu'elle ne dit pas, ou après coup.
J'attrape une plume et griffonne :
Aby te dit Drüüu… et je suis assez d'accord avec elle. Tu vas nous
manquer.
Quelques secondes passent, et apparaît enfin :
Tous les deux, vous n'êtes pas objectifs… Mais enfin, ce n'est pas si
grave.
Tu as des yeux magnifiques.
Ce n'est pas un au revoir…
…
- Eh bien, bon voyage, Fallä…
Le navire n'est plus qu'un vague point noir à l'horizon, et je reprends la route contre
la côte…
par John L. Kurtiss
publié dans :
Carnets de route
Je suis adossé contre l'arbre, j'attends, ma nuque râpant l'écorce, et l'odeur de la
sève tombante.
Aby passe de branches en branches, cherchant désespéramment quelque fruit, mais la
saison est passée.
Les feuilles meurent à cette période…
J'aimais à les regarder s'évanouir dans la terre, aux heures rougeoyantes où les
myriades de safran et d'orange tombent en grappes épaisses des branches noueuses.
Sindëy, s'échappent en gouttes
D'or, des perles de
couleurs
De Feu; Vagues odeurs
cuivrées,
De noir ou d'argent qui
scintillent.
La nuit commence à tomber. Je n'entends presque plus le chant rocailleux de Galünin, qui
s'en est allé tranquillement après m'avoir conté la légende du Nuage de Cristal…
C'était aux temps anciens, avait-il commencé,
aux temps où les différents peuples vivaient encore en bonne entente en Tanathön – ce qui, il faut bien l'avouer, même de mémoire d'elfe, remonte à fort loin. En les terres du Milieu, l'on
pouvait dénombrer nombre de créatures magiques.
Banshees, Mynïons, Ekatëlas – de grands et filiformes êtres à la peau
d'écorce, ayant élu domicile dans les innombrables sous-bois du pays -, quelques tribus pacifiques d'elfes des neiges – ainsi en raison de leur peau d'opale -, et nous autres, gnomes des
Vanaheim.
Le peuple de Vanaheim, qui a élu domicile depuis l'aube des ages dans les montagnes du
centre, avait une formidable capitale, Felästan, qui regorgeait de merveilles, comme vous ne l'imaginiez même pas…
Bijoux, or, et autres métaux précieux étaient notre pain quotidien en ce temps-là, et
l'on faisait tenir nos chaumières avec des rivets de platine…
Toute la capitale vivait au rythme de la forge et des mines, et était concentrée autour
du Grand Or… Une montagne incroyable de bijoux clinquants et de métal pétillant a l'œil…
Mais tout ceci… a disparu, depuis l'arrivée de Gnëran…
- Gnëran?
- Oui… ce nom qui racle la gorge, comme un quinte de toux…
Mais écoutez, l'ami, l'histoire continue…
Au milieu de son histoire, je commence à dodeliner de la tête, et à pencher sérieusement
vers le monde des ombres. C'est ainsi, en ce moment, les rêves m'attirent hors de la réalité…
Loin de moi l'idée de vouloir lutter, je me laisse bercer par le vent, les cheveux qui
viennent chatouiller mon visage, ma barbe qui me gratte parfois, à cause des poils qui se repiquent dans la peau blanche…
Des tambours, des instruments à vents résonnent au loin…. Je ne me lève pas, je les
laisse me guider hors de la pensée et du temps…
Les formes s'effacent, comme un carnaval d'Endderë, à la fin de l'année. Elles dansent,
se mélangent, et se dressent les unes aux autres pour se marier dans le gris du soir tombant.
Les lueurs déclinent, et je sombre, un sourire aux lèvres, en n'entendant qu'un faible
"Drüüu" me monter aux oreilles avant le passage…
…
Le dos douloureux, le bras qui n'est plus qu'un vague picotement, je ressens, les
serrant dans ma paume, mes doigts gelés. Non, je ne dois pas les poser sur sa peau, de peur de la faire frissonner. J'essaie auparavant de les réchauffer comme je peux, en silence, ne pas la
réveiller, elle qui s'est endormie d'un sommeil long, paisible, avec son souffle doux sur mon cou. Elle a allongé ses bras chauds autour de moi.
Je suis bien, pour la première fois depuis longtemps. Je suis exactement là où je veux
être… à moins que ce ne soit qu'un rêve, je ne sais, à passer des grises réalités aux empiriques territoires du sommeil, relevés d'incroyables aurores boréales de couleurs
inconnues.
Au fond, une femme, ou un homme, que sais-je, déclame un texte sans fin autour d'une
vague poterie trouvée au fond d'un trou de vers blancs…
Peu d'importance, je veux me tenir éveillé – a moins que je ne dorme déjà -, pour sentir
un peu plus longtemps cette paisible étreinte, sentir sa nuque, effleurer de la bouche son épaule… La sentir près de moi une seconde de plus. Ne pas dormir, surtout ne pas s'évanouir dans ces
rêves à tombeaux, à piles de loups entassés sous des arbres.
Non, juste être là, à la lueur tremblante de la bougie. Je souffle sèchement la flamme
qui s'endort dans un filet de fumée, et se perd aussitôt dans la noirceur de la nuit.
Dehors, de vagues chiens sauvages aboient à la lune. Elle sursaute, et referme aussitôt
les yeux, de savoir alors où elle est. Elle se blottit un peu plus, et je l'entends a nouveau rêver…
Töllen denë Nëder, Nevë eye ten leandäa…
S'endormir dans le noir, et sentir à nouveau la douceur des nymphes…
Alors, sa bouche s'attarde sur mon cou, remonte vers mon nez, cherche ma bouche, et puis
enfin la trouve. C'est doux, c'est chaud et humide comme une pluie de printemps.
Cela faisait des lunes que je n'avais pas été aussi bien…
Et je me surprend à m'endormir, pour me réveiller plus loin, avec un vague sourire aux
lèvres, encore empreintes de son parfum.
par John L. Kurtiss
publié dans :
Carnets de route
Mmh… qu'est-ce que tu veux…
-Comment, qu'est-ce que je veux, me demande Galünin tandis qu'il bricole à l'intérieur
de sa machine, qui fume et crache de l'huile par les tuyères. Je ne veux rien, c'est toi qui t'es endormi…
Effectivement, je ressens contre ma nuque l'empreinte de l'arbre contre lequel je
m'étais adossé, et j'ai l'impression de sortir d'une profonde torpeur.
- A quoi rêvais-tu, Alkëen? Les rêves, d'ordinaire, ont une saveur de
pomme…
- …Ou de miel…
- Certes, oui, de miel également… bien que je ne sois pas familier de ceux-ci pour ma
part… mais le tien avait une odeur particulière…
Tout en se grattant la barbe, le gnome décrivait des cercles autour de sa machine, une
clé à molette d'une forme étrange en main.
- Oui… je dirais que ton rêve sentait, comme le vieux papier et l'encre chaude… sacré
paradoxe.
- Il est de nombreux paradoxes chez moi, réponde-je en me relevant. Comme si je devais
être à deux endroits différents au même instant… impossible me diras-tu, mais pourtant…
- Oh, l'Alkëen, il n'est rien qui ne me surprend plus sur cette terre, réplique Galünin
en haussant les épaules et en rajustant ses lunettes sur son nez.
J'époussette du revers de la main le pan de mon manteau – cette vieille habitude tenace
– et jette un œil alentours. La nuit commence à tomber au loin, décrivant des orbes colorés sur la ligne encore verte de l'horizon.
- Si proche, et si loin… à vol de fantôme… mais dis-moi, Galünin, n'avais-tu pas toi
aussi quelque histoire à conter?
Le gnome sort la tête des entrailles de sa machine, et me regarde avec un
sourire.
- En effet, j'ai dans ma besace des tas de fables, et en tête une éponge gorgée de
sucreries…
- Tout pour être heureux, mais cela tu me l'a déjà dit.
- J'aime me répéter dans mes phrases. Je suis une citation, une contradiction faite
humain… Bien, dit-il en sautant sur sa pierre lisse, installe-toi, je vais te raconter les désastreuses aventures qui eurent lieu en mon pays de Tanathön, aux temps, finalement pas si lointains…
et l'aube mystérieuse, oui… du nuage de cristal…
***
En Tanathön, qui est, sans trop de malice, le
plus grand pays d'Aspenn après l'île de Trëll, vivent nombre de créatures issues de la magie.
L'on peut ainsi dénombrer, les gnomes, s'abritant sous les roches des monts Vanaheim,
mais aussi les summëriens "sans magie", les elfes des neiges, les Banshees, Tröggs et Mynïons, ou Vëlannes et Darklings… tous des voisins plus ou moins charmants, de par leurs
manières.
Mais aussi, hélas… les derniers dragons.
Et c'est ici que mon histoire commence, à l'aube funeste ou Frëgass vint jusqu'à
Ortëssa, la cité des gnomes… ainsi débute l'histoire du nuage de cristal…
par John L. Kurtiss
publié dans :
Carnets de route
C'est à présent que je suis au bord du chemin, qui continue encore loin, trop loin pour
en apprécier l'horizon, que je me suis arrêté, le temps de souffler.
Ces derniers temps beaucoup de changements, et d'autres qui ne changent
pas.
Magie vaudou d'Abgaraddö, probablement, avec leurs mains filandreuses et parcheminées,
et leur visage émacié émergeant d'une tignasse hirsute. Entre les plis de leur cape de grises pelures, on entraperçoit une luciole prise dans les mailles, mais aussitôt, elle s'en réchappe, sans
plus de raison qu'elle s'y était prise.
Quand bien même, elle y aurait laissé une aile, que je n'aurais eu cœur de la lui
redonner. C'est ainsi.
Oui, du vaudou d'Abgaraddö…
Quand j'y repense, cette vie est parsemée d'étranges choses, et ce n'est pas seulement
ici. De tous temps, je me rappelle avoir attiré nombre de choses peu communes, que l'on ne sait pas voir d'ordinaire, et en avoir fait fuir d'autres…
Comme quelqu'un que j'ai su apprécier, qui nous dit "oui, c'est dur de vieillir", et
qui, sottement car il n'y a pas d'autre mot, tombe sous le coup bas d'une figure en noir, et passe du côté des ombres à peine la journée passée.
C'est ainsi fait…
Des fantômes, des morts, d'autres qui veulent s'ôter la vie, et d'autres qui ne veulent
pas que je leur donne la mienne.
"Si l'humain était constant, il n'irait pas a vagabonder sur les routes"… Oui et non.
C'est plus pour chercher un sens. Chercher, toujours fouiner partout, pour dénicher du bout de la truffe un morceau de bonheur, même s'il ne dure qu'un temps.
…
Je descend une colline, à dos de cheval, alors qu'il fait presque nuit. Les étoiles
percent à peine la toile velours du ciel, et la lune décroissante vient timidement éclairer la cime des arbres élancés.
Et j'entrevois, comme les yeux mi-clos, cette forme fantomatique venir vers moi, guidé
par une lueur dodelinante, tantôt à droite, tantôt à gauche, au rythme de son mouvement.
"… Non, non, ce n'est pas ça…ôte-toi ça de l'esprit."
En m'approchant, je distingue ce qui semble être un gnome, monté sur une bien étonnante
machine.
Clinquante, bruyante, crachant de la fumée par deux tuyères en croupe, cela semble être
une de ses Calïan-Toë mécaniques.
- Belle machine, dis-je en inclinant la tête.
Le gnome s'arrête à ma hauteur, et retire ses petites lunettes, rondes et cerclées de
cuir. Il a une bonne figure, aux joues bien pleines, et une large moustache aux bords recourbés frétille sous son nez. Il sourit, dévoilant ses canines luisantes, et deux dents en
or.
- Ma foi, oui, me répond-il, peut être mieux que votre cheval,
Alkëen.
- Cela se mesure… Mais que faîtes-vous ici, ainsi attifé et juché sur une monture naine
?
- Je cherche des légendes, rétorque-t-il en souriant de plus belle tandis qu'il essuie
ses lunettes sur le pan de sa chemise.
Et en les rajustant sur son nez, il me lance :
- J'ai en tête une éponge gorgée de sucreries, tout ce qu'il nous faut pour être
heureux. Pas vous ?
- Moi, oui et non.
- Quelle drôle de réponse.
…
- Quoiqu'il en soit, ajoute-t-il, moi, Galünin le Conteur, suit à la recherche de
quelque légende perdue, oubliée… En auriez-vous une par un grand hasard, nous pourrions la partager…
- Ma foi, cela dépend, réponde-je en descendant de Pëylos. Mes légendes sont connues de
beaucoup de monde, mes écrits n'ont été l'apanage que de quelques personnes qui sont chères à mon cœur.
- Ainsi, vous régalez de contes et de fables vous aussi ? A la bonne heure, dit-il,
joyeux, en sautant de son Caliän-Toë.
Sur ces mots, il tourna un bouton de son engin, qui cracha une dernière salve de fumée,
avant de s'éteindre.
- Belle bête, mais trop bruyante pour des légendes d'ether. Commencez donc, mon ami, que
je puisse après, à mon tour, vous conter une de nos histoires, à nous gnomes des Vanaheim.
Il s'assied sur une pierre lisse et parfaitement ronde, près d'un arbre, et m'invite à
faire de même. Je laisse Pëylos et Aby à leurs vagabondages nocturnes, et m'affale contre le tronc rugueux et dur.
- Ma foi, par où commencer… Ah, oui, peut être…
…
Il ne restait déjà plus qu'un noir charnier, et les quelques alliés tentaient de regagner Daedal,
poursuivis par la meute de lycans, qui demeuraient encore sur le champ de bataille, bien décidés à les achever.
Törin s'empressa alors de crier à la garde en contrebas :
- Vite, rouvrez les portes ! Laissez-les entrer !
Le portail grinça, couina, et s'ouvrit.
Dans le même temps, le capitaine cria à l'encontre des archers elfes :
- Feu à volonté ! Renvoyez-les en enfer !
Alors les Sylväins décochèrent leurs lignées de flèches, qui s'élevèrent, frôlant le plafond de la
caverne, avant de s'abattre impitoyablement sur la meute de lycans.
Les bêtes, transpercées de mille parts, s'effondrèrent, et les rares qui résistèrent allèrent mourir
plus loin, crachant du sang par la gueule et tombant dans la poussière de la plaine.
Les survivants entrèrent finalement dans la cité, tenant difficilement sur leurs montures, les armures
éclatées et comptant de profondes blessures.
Alors que l'on refermait l'accès à la cité, le groupe de mages korrigans se fraya un chemin parmi les
combattants, et se mirent en arc autour du portail.
Psalmodiant des incantations en Loÿsell, ils se tenaient par la main, et ne remuaient pas un muscle.
Le vent se leva, et vint leur gifler le pelage en une bourrasque brûlante. Du feu sembla sortir de leur étrange ronde, et finalement enveloppa la porte, qui brillait de ce halo de cuivre
pâle.
Au sommet des remparts, Törin demeurait interdit, éberlué par le sortilège.
Jeriko était à ses côtés, et regardait d'un air admiratif, les bras croisés.
- Remarquable sort de barricade, dit-il dans un souffle. Il y a longtemps que je n'en ai
vu.
- Remarquable, en effet. Mais je crains que ces artifices ne soient pas encore assez pour nous
garantir la survie.
Au fur et à mesure de ses paroles, son visage s'assombrissait, et ses traits se tiraient de sa fureur
grandissante.
- Car ce ne sont pas des flammèches qui les anéantiront, mais bien la poix, le feu et le fer que nous
les tendront sous la gorge. Oui ami, ce soir, du sang coulera, mais il ne sera pas dit que ce sera celui des nains.
[…]
La horde se
mit soudain en mouvement, faisant vibrer les pierres de la caverne.
Lunäa, Därin et Danaë se rassemblèrent autour de Jeriko et du capitaine Törin, dans l'attente
silencieuse et fébrile. La masse noire se détachait maintenant nettement du sol de la caverne, des haies de lances s'entrechoquaient dans la poussière.
Enfin, alors qu'ils n'étaient plus qu'à une centaine de pieds des remparts, ils
s'arrêtèrent.
Désordonnés, on dénombrait encore quelques lycans mêlés aux gobelins, engoncés dans leurs armures de
cuir et de plates noires difformes, les crocs luisants. Poussant des râles et frappant le sol de leurs pattes, un escadron de Drëgs formait la première vague, devant les rangées de
lanciers.
Puis, plus loin, venaient les trolls, énormes, trapus et velus, à la gueule hideusement défigurée,
quelques uns ouvrant leurs mâchoires béantes dans un hurlement. Pour l'heure attachés solidement par des chaînes tirées par des gobelins, ils moulinaient dans l'air d'improbables massues et
d'effrayantes haches étincelantes.
Le reste de l'armée se noyait dans l'obscurité, au loin, mais l'on entendait par-ci par-là leurs
appels étouffés.
- C'est l'heure, murmura Därin dans un souffle, l'air résigné, hâtons-nous de les renvoyer à la
terre.
Lunäa fit un bref signe à un des archers sylväins, qui vint vers Jeriko, et lui tendit son arc. Le
rôdeur fut étonné de ce geste.
- Prenez, maître magelame, dit l'elfe. Il vous sera d'une précieuse aide.
Jeriko inclina la tête et prit l'arc avec douceur. Puis il passa lentement la main sur le bois tendre
et lisse, avant d'empoigner fermement la garde.
L'elfe retira alors le carquois qu'il portait en bandoulière et le lui tendit.
- Cela fit si longtemps que je ne m'en suis pas servi. J'ai peur d'avoir trop vieilli, et perdu en
maîtrise. Mais, néanmoins, je vous remercie.
Le sylväin inclina la tête à son tour, et lui répondit :
- Na stiva, je vous en prie.
par John L. Kurtiss
publié dans :
Carnets de route
