Le jour se lève. Je suis déjà dehors,
accoudé au bastingage. Depuis que la traversée à commencé, je reste à cet endroit des heures… juste à cet endroit.
Les autres me regardent avec étonnement, se demandant pourquoi je reste planté là tout
le jour durant. Au tout début, ils pensaient, rigolards, que j'avais le mal de mer…
… Mais le mal était tout
autre.
Je sors de ma poche une petite bourse de tabac gris, et ma pipe, longue et noueuse. Je
commence à en bourrer le fourneau d'une bonne pincée, le regard dans le vague. Je ne sens même plus le poids d'Aby sur mon épaule.
Peÿlos dort encore dans un coin du pont, comme le reste de
l'équipage.
Leurs ronflements en cadence au petit matin sonnent comme un appel au rêve, à aller se
rendormir.
Mais l'air marin, le vent du large vient me fouetter le visage.
De toutes façons, le sommeil ne m'attire plus maintenant. Peu importe, je ressens les
poches de cernes sous mes yeux, dès que je ferme les yeux, je ne vois que ça.
…
Des silences, au matin, la nuit,
Le jour, et parfois sous la griffe
Glacée d'une lune du loup.
Goût acide sur les lèvres coupées.
Qui m'aime, me dit…
J'écrase une lame qui a coulé jusqu'à mon cou.
D'ordinaire, je ne les laisse pas aller si loin, mais enfin…
C'est dur, c'est tout.
Les arabesques de salamandre dansent sur les rythmes chaloupés de la mer, et au loin,
des morceaux de rocher arrachés à la terre, mais pas encore perdus dans les flots. Des aiguilles de craie qui s'avancent comme une joue offerte aux baisers dévoreurs de
l'écume.
C'est dur, c'est tout.
Je me mets à voir des formes dans l'eau, des courbes frappées par le remous des
vagues, sur les plages désertes, avec juste la blancheur de la lune qui vient éclairer la scène, distillant ça et là des éclats.
C'est souvent comme ça, notez. On espère, on attend, on se tapit dans un coin, fébrile
de l'instant où finalement, il s'opère un changement. Un demi-tour qui ne se fait pas…
Peut être aussi parce qu'on attend, qu'on ne dit rien, qu'on souffre en
silence.
Oui… c'est tout.
…
"Non pas dormant debout, mais pas éveillé non plus", murmure-je à mi-voix. " N'est-ce
pas, Ab…?!"
Je jette un œil sur mon épaule, mais ne voit pas le feu-furêt. Elle n'est pas
là.
Cela n'est pas dans ses habitudes.
Je me redresse et regarde de toutes parts, voir si je ne vois pas dépasser sa longue
queue fendue dans le coin d'un baril ou d'un rouleau de corde.
Mais elle n'est pas là.
- Sang noir, Aby, où es-tu ? Tu me ferais faux bond, toi aussi
?
Je commence à la chercher partout dans le navire. L'Azëeda devient rapidement le
théâtre de mes recherches éperdues pour retrouver ma petite compagne : communs, cuisines, cellier, dortoirs…
Arrivé devant les quartiers du capitaine, au moment où j'allais frapper, un souvenir
me frappa. Quelque chose dans cette porte à l'arcade ronde, à l'œil-de-bœuf coloré, ramenait à moi un moment passé…
…
Courbée, attentive à ses
Fourreux fureteurs, qui
S'engouffrent, passent et
Grattent la couleur des laines.
Qui m'aime, ne nuit…
Va savoir comment c'est arrivé…
Souvent, d'aucuns me le demande… Mais enfin, pourquoi est-ce que tu l'aimes ?
…
Pour autant de raisons que tout un chacun, je pense…
Jolie, délurée, drôle et intelligente sont les maîtres mots … aux côtés de pleins
d'autres qu'elle inspire.
C'est toujours étonnant de s'attacher tant à des détails, qui pour tous les autres
sont … non pas superflus, mais disons qu'ils ne s'y attacheraient peut être pas autant que moi.
Tu as un très beau visage, orné de nombreux orbes
scintillants…
Des lignes fines qui descendent, le long des yeux pétillants absinthe et ambre,
selon les rayons du soleil,
Jusqu'à ces lèvres duveteuses, pleines et entières, gorgées de saveurs
acidulées.
Descendre encore, parcourir le creux de la gorge, entendre en résonance le cœur
qui cogne, et contre la joue et le lobe, les vibrations d'une voix qui chante doucement.
Creux, rebords, Bijoux et bulles…
…
Ishäar, le second, revient des cabines, où il m'aide à retrouver Aby. Il arrive en
haussant les épaules, qui fait tressailler la tunique de lin qu'il porte.
- Je ne l'ai pas trouvé, et j'ai cherché partout pourtant, me dit-il de sa voix
lente.
Je lui souris faiblement.
- Merci de l'aide Ishäar.
- A ton service, répond-il en relevant le bord de son chapeau, je l'aime bien cette
petite bête… Ne t'inquiète pas, ajoute-t-il en posant la main sur mon épaule, je suis sûr qu'il ne lui est rien arrivé. Elle a du rentrer dans un trou, quelque part, elle va
revenir.
- Ce qui m'étonne, c'est que depuis quelques temps, elle est femelle
…
- Quoi ?!
- Mmh … non, rien, je pensais à voix haute. Va te recoucher, Ishäar, dès que je la
retrouve, je te préviens.
Un large sourire illumine son visage creux, et il s'en retourne claudiquant vers les
cabines de l'équipage, d'où proviennent des ronflements sonores.
Le fait d'avoir perdu Aby, à la suite d'elle, me rend encore plus triste que je ne le
suis déjà.
Et ça y est, ça recommence… J'ai toujours trouvé bizarre que, comme les oiseaux qui se
cachent pour mourir, les hommes se cachent pour pleurer.
Moi pas. Je ne pense pas que ce soit un tort, je n'ai pas à camoufler mes
sentiments.
Si le malheur n'existait pas, le bonheur aurait-il la même saveur… Pas
sûr.
Je toque à la porte du capitaine, espérant presque qu'il n'entende pas. Finalement
j'entends, de l'autre côté de la cloison, qu'on se lève, un frottement sur le parquet, et enfin la poignée qui se tourne, et la porte qui s'entrouvre.
Un homme à la mine bourrue, et aux joues rouges bien pleines, me fait face. Sous une
tignasse hirsute de jais et des sourcils broussailleux, j'entrevois deux petits yeux fatigués qui me fixent.
- Que me veux-tu, à cette heure, John, me demande-t-il.
- Excusez-moi de vous réveiller à cette heure capitaine, mais…
- Tiens, coupe-t-il en haussant un sourcil, tu n'es pas avec ta furette ce
matin.
Et, voyant ma mine défaite, il ouvre plus grand sa porte, et me prend par
l'épaule.
- Viens, garçon, entre, on va boire un verre.
Il me fait entrer dans sa cabine, et en passant, attrape un pantalon. Il l'enfile
par-dessus sa chemise de nuit qui lui tombait aux chevilles, et me fait signe de m'asseoir à sa table.
Il va chercher dans sa commode une bouteille ronde, remplie d'une bonne moitié d'un
liquide brun, et sort également deux verres et un petit bol. Il pose le tout sur la table.
Moi, je suis affalé sur le bois, la tête enfouie dans le vide laissé par mes bras
croisés.
J'entends juste la bouteille qui se débouche, et l'alcool qui coule dans les verres.
Puis, un bruit, comme un objet que l'on racle sur le bois.
Je relève les yeux, et je vois qu'il m'a tendu un verre rempli à ras bord. Je me
redresse lentement, comme avec lassitude et résignation, et je plonge la main dans le petit bol.
Entre mes doigts, je ressors une poignée de graines ocre.
- Enfin un qui sait comment on boit le rhum de Trëll. Tu as raison garçon, une poignée
de sésame, et tu l'avales d'un trait… Rien de mieux pour redonner de la santé et du cœur au ventre.
Et sur ces mots, il empoigne les graines, les gobe et vide son verre, avant de le
reposer brutalement, et de faire une grimace.
- Rah, bon sang, il vieillit mieux que moi, dit-il entre deux quintes de toux
provoquées par la raideur du rhum. Mais vas y, garçon, bois … Tant que ça n'explose pas.
Je prends une légère inspiration, je mets le sésame sur ma langue, et j'avale le rhum
d'un trait. Le mélange donne un goût de bois, puissant et odorant, qui me remonte par le nez, et entraîne dans son sillage, l'alcool, les graines, et une bonne partie de ma capacité à
reconnaître les goûts pour un moment.
Durant quelques secondes, je sens des flammes remonter le long de ma colonne, et dans
ma gorge, on me pique, on me presse, on me force à tousser.
- Bien, mon garçon, dit le capitaine en reprenant la bouteille et en la rebouchant
dans un "pop" discret, dis moi… Pour quelle raison te mets-tu dans cet état ?
- … Aby, mon feu-furêt, a disparu.
- Non, non, ce n'est pas l'unique raison, rétorque-t-il en observant le fond de son
verre. Je ne suis pas de ceux que l'on peut berner. Je suis un vieux loup, j'ai connu du pays, et je te dis que tu ne serais pas ainsi juste parce que ta petite bête, que tu l'aimes beaucoup ou
non, a pris la poudre d'escampette l'espace de quelques heures.
Je pousse un long soupir. Le capitaine m'observe d'un œil qui
pétille.
- Ma foi, vous le savez… quelle est la seule chose qui puisse mettre un homme dans cet
état, finis-je par dire en jouant avec une des graines de sésame qui gisait, seule, sur la table devant moi.
- Enfin, tu te délies la langue… Parlons-en, des femmes, puisque enfin, c'est de cela
que vient ton mal.
Je me redresse, assez violemment, et réplique :
- Non, elle n'est pas la responsable de mon mal !
- Soit, mon garçon. Elle ne l'est pas, c'est vrai. C'est toi seul qui te mets ainsi…
et pourquoi donc… mmh ?
- Parce que… parce que je l'aime.
- Voila, tu as dit. Tu as dit… Vois tu, des femmes, j'en ai connu, de toutes sortes et
de presque toutes les conditions - je t'avouerais que les duchesses seraient parfois plus faciles à avoir que les filles de maraîcher, mais enfin, cela est une autre histoire. Tu sais que l'on
dit des marins qu'ils ont une fille dans chaque port ? C'est ma foi vrai… Pour ton problème, toi seul peut t'aider hélas, mais demande lui si elle le ressent comme toi tu le
ressens…
- Cela sera bien difficile … elle est partie maintenant.
- La belle affaire ! Depuis quand la distance à empêché un homme d'aimer une femme
?
Ecoute moi bien, garçon, tu n'es pas le premier à qui cela
arrive…
- je devrais me sentir mieux, croyez-vous ?
- Mmh, non, en effet… mais cela fait relativiser, tu ne trouves pas
?
- Humpf… si, je l'avoue.
- Tu auras eu le temps de lui dire adieu ?
- J'ai ma foi la faiblesse d'être sûr que ce n'est pas un
adieu.
…
Hausse la voix pour exister, et
S'empêcher de pleurer.
Plus de courbes au fusain,
A son charme callipyge, déshabillé…
Qui m'aime, me fuit.
- Au tout début, lorsque je l'ai vu pour la première fois… Disons que je ne pense pas,
et l'on me l'a déjà dit, "fonctionner" comme certaines personnes…
Si je n'aime pas, je ne peux pas lier une relation, ça ne fonctionne pas… Ce n'est pas
faute d'avoir essayé.
Non, en fait, au tout début, c'était pendant la Grande Guerre… Savez-vous, celle des
Neuf Nations. J'avais déjà croisé ce groupe auparavant, mais elle n'en faisait pas partie à l'époque. Ce n'est qu'après, lors de sombres évènements, que je pus à nouveau croiser leur route, et
la sienne.
Tout de suite, il y avait quelque chose chez elle qui m'avait plu, m'avait poussé à,
petit à petit, parler avec elle, connaître ses goûts, comme un ami en somme.
Et j'avoue que ce n'était que cela… de bons amis, qui ne se connaissaient que de
discussions légères, entre deux batailles rangées.
Et puis, peu à peu, il est advenu que nous nous sommes revus, après la pluie, après la
tempête, après la bruine qui avait enveloppé la terre d'Aspenn.
L'ombre s'était dispersée, abattue, et donc, nos sujets de conversation se firent plus
proches…
Jusqu'à ce que, sans que je m'en rende même compte moi-même, il arriva que je commence
à trouver qu'elle manquait, près de la lune des Dryades…
…
Un bruit sonne et m'interrompt dans mon récit. Une ombre, fugace, bleue électrique,
bondit sur la table.
Le capitaine sursaute, vacille, et manque de tomber de sa
chaise.
Moi, mélancolique, je ne bouge même pas un doigt.
Lorsque je vis que c'était Aby, je me mis à sourire.
- Shäak, cette bestiole m'a fait une peur folle.
Je me lève de ma chaise, et me penche sur la table, vers le
feu-furêt.
- Bonjour toi, murmure-je en souriant. Où étais-tu passée, ma belle
?
Je remarque, accroché à sa queue, un petit objet brillant, qu'Aby s'occupe de faire
tinter.
J'attrape le furet, et retire la petite balle de métal de sa queue. Je regarde dans ma
paume.
- La clochette…
Je porte Aby à ma joue, et la câline doucement.
- Merci de l'avoir retrouvé. Tu savais que je la cherchais aussi, elle avait roulé
dans un coin.
Après avoir salué le capitaine, qui repartit se coucher, je sors de la cabine avec Aby
sur l'épaule. La porte refermée, je jette un œil à cette petite boule de poils, et lui dit en souriant :
- On est bien, ensemble, hein ?
Aby me regarde et pousse un long glapissement.
Drüüuuuuu…
Et j'entrevois, l'espace d'une seconde, comme un reflet d'absinthe dans ses grandes
prunelles noires.
We ewÿe düe met etye, ne…Däan tëloë ?
par John L. Kurtiss
publié dans :
Carnets de route
- Bien, l'étranger, tu veux prendre place sur la prochaine goélette pour Antalion, me
demande un marin bourru, fumant à grandes goulées une pipe tordue. Tout peut se faire, oui, tout peut se faire… mais sous certaines conditions, comprends-tu.
Je pose une bourse sonnante sur la table de l'auberge. Le bruit fait se retourner
plusieurs clients, l'air intéressé. Je tourne la tête et, par-dessus mon épaule, je leur jette mon regard le plus noir.
Ils en reviennent vivement à leur broc de bière, et les conversations reprennent
timidement dans la salle enfumée et sombre.
- Cela suffira-t-il ?
Le marin soupèse du regard la bourse, puis enfin dit à mi-voix :
- … Bienvenue à bord, l'Alkëen.
…
Trois jours que l'Azëeda a prit la mer. Le jour de l'embarquement s'annonçait morne et
gris, mais un beau soleil fit son apparition, comme pour nous saluer une dernière fois, alors que les côtes des Rives Jaunes n'étaient plus que des points noirs sur l'onde.
Le bateau tangue de part en part, oscillant entre les creux et les crêtes des vagues.
Nos seuls compagnons de traversée, outre l'équipage et quelques autres passagers comme moi, sont les rares mouettes qui nous suivent, puis nous quittent et sont remplacées par
d'autres.
Leurs cris perçants, tournants autour du foc, percent le silence comme une corne de
brume.
- Toute cette paix… Oläyn y Katalëe denendë …
Je lève le nez du bastingage. Un grand homme, au visage carré, le menton volontaire, est
accoudé non loin, et me regarde. Derrière ces grandes lunettes rondes percent deux yeux sombres, noyés dans l'ombre de son chapeau à larges bords, qu'il relève du bout du
doigt.
- Je vous demande pardon… Qu'avez-vous dit ?
- Oh, veuillez me pardonner, j'ai cru remarquer que vous étiez d'Antalion aussi je
pensais que vous compreniez la langue des elfes.
Ce faisant, il s'incline avec un grand rond de bras.
- Non, je la connais, mais il est peu commun de voir un autre homme la parler dans ces
parages. Beau et terrifiant à la fois… oui, je pense que l'on peut le dire. Mais la mer est ainsi faite, elle attire et prend ce qu'elle désire, pour ne parfois rien lâcher,
puisse-t-elle nous englober tout entier…
- Comme cela est bien dit. Je me nomme Joÿet, et, sans trop de malice, je suis
linguiste. Ce trait d'humour m'est fort coutumier, et s'il vous ennuie, envoyez-moi donc au diable, je vous en prie.
Il a un accent lent, il prend ses mots comme s'il les ruminait, et les lance à la
volée.
- J'aime assez les différents accents, ceux qui coulent de la bouche à l'oreille, ceux
qui piquent parfois, mais ceux qui roulent sans cesse me font horreur, ajoute-t-il. Et je crois déceler chez vous quelques traces de bois ambrés, seriez-vous des terres du sud
?
- Vous m'en voyez étonné, d'ordinaire, les gens n'y entendent rien. Mais vous avez
raison, les terres de Catamnëo ont été pour moi un berceau.
Il s'approche et tend la main vers Aby. Celle-ci ne bronche pas, et se laisse caresser
en ronronnant.
- Vous y retournez ? Avez-vous quelqu'un qui vous y attend ?
Un sourire s'imprime sur mon visage, et avant que je n'aie pu entamer ma réponse, il
réplique à la hâte, avec son accent chantant :
- Pardonnez-moi si je vous ennuie, mais cela fait si longtemps que je n'ai plus parlé
votre langue que maintenant que j'en ai l'occasion, je ne peux pas m'arrêter.
- Non, il n'y a pas de mal. J'espère y retourner, oui, et non, je ne pense pas que
quelqu'un m'y attende…
… Ni là-bas, ni ailleurs.
Joÿet m'observe, et relève un sourcil d'un air circonspect.
- Pour quelle raison dîtes-moi…
- John.
- Dîtes-moi, John, pourquoi personne ne vous attendrait ?
- J'avoue que je ne sais pas… c'est ainsi fait, je suppose.
…
- Vous aviez parlé du silence et de la paix tout à l'heure,
Joÿet.
- Tout à fait, répond-il. Tout cela me rappelle ces grandes villes, que l'on parcourt à
pied…
- Je vois… comme Samos, Nëckba, Aggäza, et tant d'autres…
- Andëmiss aussi.
- Mmh… oui, c'est vrai, la Cité Folle aussi… On les parcourt à pied, seul, et toute la
vie de ce monde grouille autour de nous… mais on s'en moque, on est tout seul, avec une petite musique dans la tête, et des étoiles dans les yeux…
- Ah, vous avez voyagé, ainsi ? Avec une dame sans doute ?
Je me laisse retomber sur la balustre de bois, qui craque sous
l'impact.
- Le temps n'est plus aux cerises, dis-je, l'air mélancolique. Des nymphes, j'en ai
croisé beaucoup, je crus en aimer certaines, à ma façon… et une autre, que j'ai trouvé au détour de certains sentiers.
- Ma foi, dit Joÿet en s'accoudant à son tour, une chose à laquelle on est tous
confrontés un jour… Voyez mon épouse, par exemple…
Je me redresse un peu, et regarde sur le pont de part en part.
- Votre épouse ? Est-elle ici, avec vous ?
- Elle est toujours avec moi, en quelque sorte, dit-il avec le regard embué.
Excusez-moi…
Il écrase une larme qui naissait au bord de son œil, et poursuit, la voix hachée
:
- Toutes les femmes dont on entend un jour la voix au détour d'un chemin, comme vous
dîtes, restent longtemps… Et certaines… restent pour toujours, même si elles s'en vont. Vous, elle est partie, moi, je sais qu'elle ne reviendra pas.
…
Nä Mäastë…
Il s'est éloigné, serrant dans sa main une bague argentée, qui luisait d'un triste
éclat, l'air triste et nostalgique.
- Les gitanes ont parfois ce pouvoir, hein, Aby ?
Elle pointe son museau et le frotte, humide et froid contre ma
joue.
Je souris, et pousse un soupir.
par John L. Kurtiss
publié dans :
Carnets de route
- Eh bien, commença Ash, tout d'abord, il est à noter que cette forme de corbeau, bien
que je la trouve seyante, est toute récente…
Je ne la porte que depuis quelques lunes. Auparavant, je fus bien des choses
…
Tant et tant, si bien que je ne me souviens plus moi-même
lesquelles…
J'en suis au deuil pour l'heure, mais qui sait ? Peut être redeviendrais-je un jour
humaine… cela fait tant de vies…
…
Il y a fort longtemps, une jeune femme vivait en Antalion… Pardonnez que je me détache
de cette femme, mais je ne me sens plus elle, même si elle fut moi…
Ceci étant dit, reprenons.
Cette jeune personne était, bien que de pauvre famille, d'une noblesse de cœur assez peu
commune.
Elle se sentait fort proche des gens, des animaux, en somme de tous les êtres, vivants
ou non, sur ce monde.
Son don lui permettait d'entrevoir de nouveaux horizons, inconnus aux yeux des hommes
mortels d'ordinaire…
L'Univers des rêves, des morts et de la Vie même.
Un don pour beaucoup… une malédiction pour elle.
Touchée dès sa naissance, elle avait coutume de faire des songes inquiétants, où il n'y
avait que morts, tortures diverses et sévices atroces…
Chaque nuit, elle se réveillait, pale et tremblante…
Et chaque jour qui suivait, elle entendait parler d'un meurtre, d'un viol, ou d'autres
horreurs qu'elle avait vu en rêve la nuit passée.
Etant venue à la conclusion que les chimères qui l'assaillaient étaient bien réelles,
elle cru devenir folle.
Sa terreur amplifiait ses songes, et elle ressentait tout : chaleur, odeurs, le toucher,
et les sentiments des victimes…
Toujours du côté du faible, jamais dans la peau du bourreau.
Elle ne pouvait que subir les coups, les morsures, les estafilades, et se sentir
souillée, jusqu'à ce qu'enfin elle expire, et se réveille en nage, et terrorisée de s'être vue mourir.
A force de temps et de descente aux Enfers, elle se demanda si sa mort ne serait pas la
meilleure des solutions…
Par trois fois, elle tenta de mettre un terme à sa vie, considérant son existence comme
un flot de souffrance et d'incompréhension…
…
Et ainsi, Ash me conta comment la jeune femme manqua ses trois tentatives, et se remit
dans le droit chemin. Son don fut toujours un fardeau, mais elle tenta de le maîtriser.
Ainsi, à force de persévérance et de travail, devint-elle finalement une prêtresse
respectée pour ses talents de divination dans sa province de Lockwood, près des bois du Sud d'Antalion.
L'on venait des quatre coins du pays pour lui demander conseil.
…
- Elle fut la première de la lignée des Pythies de Lockwood.
Un jour, un homme vint de fort loin, par delà les fleuves et les mers, pour demander
audience auprès de la prêtresse. Celle-ci, lorsque son regard se posa sur lui, en tomba immédiatement, et irrémédiablement amoureuse.
Jamais elle n'avait vu si bel homme de toute sa triste vie, pas même dans ses rêves les
plus doux.
Usant de la malice coutume aux femmes, et de leur charme naturel, elle le séduit sans
peine…
Mais un jour, il en rencontra une autre.
Une jeune femme, sans don, qui ne se consacrait pas corps et bien aux autres, qui
parlait, qui ne se réveillait pas en pleine nuit pour pousser des hurlements qui lui glaçaient le sang.
Il n'en dit mot à sa douce prêtresse, mais son amour pour la jeune femme grandissait, et
la pythie le sentait… elle sentait tout.
Si bien qu'une nuit, elle rêva que son aimé était parti rejoindre sa
belle.
Elle se tenait là… en tant que bourreau.
Elle les voyait, se drapant d'ombre, elle les surprenait dans la même couche, dans les
bras l'un de l'autre.
Ni tenant plus, elle empoignait l'épée de l'homme, dévoilant la lame effilée à la lueur
tremblante des bougies…
Et elle trancha, découpa, ensanglanta les draps blancs avec
fureur.
Bras, jambes, tronc, têtes, sexes, tout des deux amants ne fut plus qu'une bouillie
informe et sanguinolente.
Ceci fait, elle prit les couvertures, enveloppa les cadavres en dedans, et alla jusqu'à
l'Uesten, la petite rivière qui coulait non loin de son cercle de divination, où elle exerçait son art.
Elle prit une longue inspiration, et balança le sac sanglant à l'eau, qui disparut
presque instantanément dans le flot noir.
Elle se réveilla alors en sursaut, blanche comme un linge, transpirant à grosses
gouttes. De sa main gauche, elle chercha du bout des doigts, la peau de son aimé, mais ne trouva rien…
Rien d'autre qu'un drap humide et froid.
"Dieu, ai-je donc tant bougé pour que toute la couche soit inondée de sueur
?"
Allumant avec précaution une bougie, elle constata avec horreur que son poignet luisait
d'un monstrueux éclat : du sang séché.
Se tournant vivement, elle vit avec effroi que le lit entier était empli de
sang.
Se rendant compte de ce qui s'était passé, elle ne put que se rendre à l'évidence : elle
avait massacré l'homme qu'elle aimait, lui avait ôté pieds, jambes, mains, bras, découpé le torse en deux, et broyé la tête sous la fusée de sa propre épée.
Tout s'entrechoquait dans son esprit, qui s'enfonçait dans la folie : elle entendait
nettement ses cris, et le bruit du quillon d'argent qui lui martelait le nez, se brisant sous chaque impact et faisant jaillir une gerbe de sang noir.
Elle l'avait tué, de la façon la plus horrible qui soit … sans crainte, avec haine et
fureur.
…
- Ainsi se creva-t-elle les yeux avec la pointe de cette même épée, et se pendit
quelques lunes plus tard, hantée qu'elle était de son horrible crime.
L'on la regretta, pensant que la perte de son amant l'avait rendue folle de douleur et
qu'elle avait abrégé ses jours pour le rejoindre…
L'on ne sut jamais…
Mais il est des choses qui savent, et Mëytr le nocher des Enfers fut un de
ceux-là.
Lorsque la pythie descendit jusqu'au Bekkdë-Yr, le Fleuve-juge, le passeur lui tint ce
discours :
"Aussi sur que je suis de tous temps celui qui amène les âmes de l'autre côté, tu
n'obtiendra ta place en nos murs que si tu expies ta faute… Cela est peu coutumier, mais il en est ainsi, les Rois Infernaux, qui t'ont confié le don des Tisseurs de Destin, que TU a souillé par
ton avidité, en ont décidé ainsi."
Et le portier des Enfers la renvoya dans le monde humain, mais sous diverses formes, qui
correspondaient à chaque étape de sa punition.
…
- Aussi suis-je un corbeau dans ces temps-ci… j'ai expié ma rancune, ma haine, mon pêché
de colère, mon crime, et mon mensonge… je fais mon deuil à présent…
Mais vois, tu es enfin arrivé à ton port. Adieu maintenant.
Et avant que je ne puisse dire un mot, Ash s'envola et repartit vers les cieux sombres,
d'un gris-bleuté lourd, me laissant devant la frégate…
- … La mer nous appelle, mes vieux amis, murmure-je à Peÿlos et Aby. Allons, toutes
voiles dehors, une bouteille de rhum à la main…
Offrez-moi cet horizon.
par John L. Kurtiss
publié dans :
Carnets de route
- Est-ce que ça va, demande-je, épuisé, haletant, couché sur la rive
vaseuse.
A côté de moi, trempé, un jeune homme peine à retrouver ses esprits. Il me répond
faiblement d'un "oui" étranglé.
…
J'écartais les herbes qui venait me frapper au visage, et j'ai plongé dans l'étang aussi
vite que je pus. L'eau glacée me mordit les jambes, le dos, le torse et enfin le visage, mais il n'était pas temps de s'en soucier.
Sous l'onde noire, on n'y voyait que peu, les débattements de l'homme ayant projeté de
formidables nuages de terre et de vase.
Heureusement que j'avais ça sur moi.
Ne pouvant pas me repérer, je sortis un petit disque de bronze de mon manteau, et tourna
un cadran cranté sur le dessus. L'appareil vibra, et une lumière, blanche et puissante, en jaillit.
La tournant de tous côtés, je finis par voir ce corps inerte, flottant dans la mare
boueuse. Je l'attrapai, il était mou, il ne se débattait plus.
L'eau nous compressait, me faisait mal, forçait mes poumons à expirer l'air en bulles
qui allaient crever à la surface.
La lune faisait traverser ses rayons dans l'onde obscure, et je peinais à remonter le
corps. Je sentais mes membres s'engourdir, et il semblait être de plus en plus lourd à porter…
Les yeux embrumés, j'ai finis par émerger hors de l'eau.
…
Aby, qui était restée près de Peÿlos, vient vers nous en bondissant, grimpe sur mon bras
et vient poser sa truffe froide et humide contre ma joue. Je lui souris, puis revient vers l'homme qui est étendu à côté de moi.
- Mais enfin, que s'est-il passé, demande-je entre deux respirations. Comment es-tu
tombé dans cet étang ?
Il me regarde, les yeux presque exorbités, et crie presque :
- J'ai vu les deux soleils violets d'Hyperborée, et l'armée du Silence marcher dans les
plaines… J'ai vu, je vous dis, j'ai vu… Je les ai vus, les Sans-Visages aux épines dans le dos, tenir la barre et ouvrir les Portes du néant, avec ce grand trou noir qui dévorait le monde… J'ai
vu des phares déchiquetés dans la tempête de l'Apocalypse Blanc.
Il semble délirer, ses paroles n'ont aucun sens pour moi, mais il continue
inlassablement…
- j'ai entendu l'appel du monstre des mers, immense dans sa tour d'algues et de
squelettes, j'ai senti les crocs du Leviathan s'enrouler autour de mon âme, et mes yeux se perdre sur l'horreur d'une immonde perfection, où l'on broie les hommes pour en recueillir une
boisson.
Je me relève tout en le fixant. Lui est étendu, face contre ciel, avec son regard de
dément, les doigts recroquevillés comme une araignée mourante.
"Il est fou…", pense-je.
- C'est moi qui suis fou, crois-tu ?
Je sursaute.
- Tu penses trop fort, Homme. J'entends tout, je vois tout.
Il bondit alors, lui qui était à demi mort sur la rive, et se dresse droit sur ses
jambes. Puis il se penche vers moi, ses cheveux raides et graisseux lui tombant devant les yeux. Ses yeux, d'un gris très clair, reflètent la pale lueur du jour qui se lève à
présent.
Aby se pelotonne sur mon épaule en poussant des petits cris plaintifs. Elle est
terrifiée par cet homme. Je porte la main vers ma dague lentement, le scrutant d'un regard noir.
Il m'attrape le bras, et sans que je ne ressente aucune pression, je n'arrive plus à
bouger. Il me tient de sa poigne de fer.
- Inutile, je ne suis pas de ceux qui abattent, mais de ceux qui
voient…
- Alors, lâche moi.
- Fort bien…
Il retire sa main nonchalamment, et la met dans la mienne, l'espace d'une
seconde.
- Tiens, reprend ceci… Tu sais ce que c'est, n'est-ce pas ? Garde-la, les Flora Ingénia
te la demanderont peut être.
Je regarde dans ma paume. Une petite clochette en cuivre tinte
faiblement…
- Mais… mais c'est à … Fallä… Où l'a tu pris…-
Je relève la tête, mais il a disparu. Aby me regarde d'un air étrange, comme si elle ne
comprenait ce que je faisais là, assis tout seul par terre, tenant dans ma main la clochette.
Je n'arrive pas à en détacher le regard, de cette petite boule de métal, qui vibre et
sonne à chaque pas de Peÿlos.
- J'aurais aimé que tu ne me laisses pas que des souvenirs…
J'ai mal à la poitrine, une douleur de plus du côté du cœur… Je ne vais pas en mourir,
mais enfin…
…
- Tiens, tu es redevenu mâle… l'as-tu remarqué ?
Je tourne la tête vers Aby, ce petit feu-furêt qui est couché en rond sur mon épaule,
comme à son habitude.
Ce sont vraiment des créatures étonnantes, tantôt mâles, tantôt femelles, avec leur
longue queue fendue, et leur pelage d'un bleu particulier.
…
Le jour s'est levé, avec le froid, le gel, et un ciel grisâtre… plutôt normal pour une
lune de Nedë-En.
Les premières neiges ne devraient plus tarder à arriver.
Il faudrait que je me pose à un endroit, passer Wivernïa au chaud serait le
bienvenu.
Revoir Antalion…
Oui, revoir Antalion, la Crique des Baies Blanches, la Forêt d'Or de Catamnëo, sentir la
puissance d'airain de la Cité de Daedal, forteresse des nains…
Et me poser dans la forêt d'Atalan, à peine effleurée par les blessures que l'on a voulu
lui infliger durant la Guerre des Neuf Nations…
C'est décidé.
Je prends les rênes de Peÿlos, et part d'un bon pas vers le premier port que je
trouverais au Sud.
Sur la côte, je pense en trouver de -
- Tiens, on s'en va, l'Alkëen ?
Je lève le nez, et voit, sur une branche, un corbeau qui me toise, avec son œil noir,
coincé dans son plumage bleuté.
- Bonjour, joli corbeau. Comment t'appelles-tu ?
- On me donne de nombreux noms… En ce moment, Marcheur-de-Nuit, tu peux me nommer
Ash.
Le corbeau descend de sa branche en sautillant, et grimpe sur le crâne de Peÿlos, qui ne
bronche pas.
Aby va à sa rencontre d'un pas mal assuré, craintive, et entreprend de toucher son
plumage avec sa petite patte.
- Un feu-furêt, un cheval et un voyageur… Quelle bizarrerie, à mes yeux peu
coutumière.
- Comment connais-tu cette langue ? Toi aussi tu es peu ordinaire,
Ash.
- Ma foi, cela est une longue histoire… Tu pars pour prendre une frégate, non ? Allons-y
ensemble, je te guide et je te raconterais… Un loup et un corbeau… Ne t'en fais pas, suis moi donc, le loup ne meurt pas cette fois-ci.
Et sur ces mots croassants, il prend son envol. Aby remonte sur mon épaule, et je donne
un coup de bride à Peÿlos, tandis que le corbeau me conte son histoire…
par John L. Kurtiss
publié dans :
Carnets de route
Il y a comme un vide soudain, à être projeté dans le temps, à ne plus être ni ici, ni
ailleurs en même temps, à force d'être tout le monde et personne.
Vaste question qu'est celle de l'écrivain : est-il lui, ou bien son personnage ? Il ne
le sait plus lui-même, se mêlant à lui…
Serait-il alors une part de lui-même, qui terrasse les lycans, perd ceux qu'il aime, en
trouve d'autres, découvre des mondes nouveaux, insuffle le mystère et la crainte dans ces êtres de papier … trouve, au milieu d'une forêt, ou bien dans la pire des cités, quelque endroit que la
main n'a pas encore souillé…
Une ruelle sans doute, à Andëmiss, quelque part dans le noir, peut être y est-il encore…
Comme cet homme attaché à un fauteuil de métal, qui préfère s'évanouir dans ses rêves, puisqu'il ne peut qu'y mourir…
- Quel endroit étrange, ici… En ai-je déjà vu de pareil ?
De loin, cela ressemblait à un bois, tout ce qu'il y a de plus normal … Jusqu'à ce que
j'en aperçoive la nature… Une forêt, oui, mais un bosquet de tuyaux, enchevêtrés, rouillés, tordus…
Un fouillis, une mer de nœuds de métal craquelant et poussiéreux. Comme un monstre des
profondeurs, s'étant échoué plus loin, et dont les tentacules auraient mué en cet étonnant ballet de ferraille. Elles montent jusqu'au ciel, pour venir engloutir les étoiles, caresser la lune de
leur tendre étreinte grinçante.
A terre, un petit objet brillant attire soudain mon attention…
Une épingle à cheveux, perdue ici, on ne sait comment.
Et comme un air de guitare, au fond, derrière tout cela …il me semble apercevoir un
homme jouant, entre deux tuyaux, mais la seconde d'après, il n'est plus là…
Après tout, ce ne serait pas la première fois que quelque chose s'évanouit devant
moi.
Un peu plus loin, je vois un cheval. Seul, au milieu du bosquet métallique. Et un homme,
grand, noir et courbé, s'approche, et en saisit la bride.
Aby pousse un glapissement, mais je pose mon doigt sur les lèvres, lui signifiant qu'il
doit se taire.
Ce faisant, je contourne l'individu, en sortant lentement ma
dague.
La lame, recourbée, émet un faible chuintement en passant sur la garde du
fourreau.
Il ne m'entend pas, il est trop occupé à essayer de voler ce
cheval.
Arrivé derrière lui, je tourne la lame glacée contre mon poignet, et lui plaque
la dague sur la nuque. La morsure le fait se cambrer, et un frisson lui parcourt l'échine.
- Je crains fort que tu n'ai mal choisi ta nuit, l'ami…
Je me penche vers son oreille. Je le sens suer à grosses gouttes, il n'ose pas
bouger.
- Lève toi, et marche, ou bien reste la, et meurs, lui
murmure-je.
Il n'y réfléchit pas à deux fois. Il prend aussitôt les jambes à son cou, et je le vois
s'enfuir, zigzagant sans un regard en arrière.
Je range nonchalamment ma dague… j'aurais aimé être assassin, mais la vie m'a fait
voyageur… Je ne me plains pas, et puis, je ne lui aurais pas planté la lame entre les omoplates … Je ne suis pas en reste de quelques méfaits, pour ma part…
Une ombre en noir, courant sur les toits, oscillant entre les fenêtres allumées à la
lueur des torches, entrer sans un bruit, et atteindre quelque pièce ensommeillée, sentir le souffle lent de celui qui va expirer sous le fil…
Comme ces bêtes fumantes, noires comme la cendre de l'âtre des enfers, qui se tapissent
au fond des herbes folles, presque carnivores à abriter des prédateurs, dentelées et ployant sous le poids de leur faim insatiable de la terre qu'elles dévorent. Et ces animaux félins, qui
bondissent, tous crocs dehors lorsque enfin, en un éclair, leur proie passe à portée de canines, pour s'abreuver de leur sang clair …
Une douleur dans l'épaule me fait sortir de mes pensées morbides, comme des griffes
plantées dans la chair. Je porte vivement la main vers mon épaule, et je sens le pelage hérissé d'Aby.
Il est dressé, pointant le museau, et poussant des glapissements nerveux vers un étang
non loin du sentier.
L'onde noire semble frémir, et soudain, je vois …
Quelqu'un se noie, se débat, et enfin appelle à l'aide. Il crache de l'eau, retombe dans
les abysses, revient, la vase le reprend dans ses bras gluants, et enfin, on ne le voit plus…
Je saute de cheval, et me précipite dans le noir, poussant frénétiquement les herbes
folles qui me séparent de la rive.
Je n'entends plus que le sang qui me bat les tempes …
par John L. Kurtiss
publié dans :
Carnets de route
