Lundi 7 avril 2008

Nuit Blanche.

 

                Mis a nu, ou pas.

Passé le premier émerveillement devant le spectacle presque irréel de cette mer, froide et calme, qui laçait de ses doigts brumeux des boutons de terre noyés dans une couleur bleue humide, nous prîmes le bac pour l'île la plus proche, LordAëner.

Les îles, reliées entre elles par des hauts fond traversables a gué le plus souvent, ou parfois par un pont de singe qui enjambait le bras de mer, étaient d'une beauté qui n'avait d'égale que le profond sentiment macabre qu'elles dégageaient.

Pas une mouette, pas un Campestris, pas un poisson, pas un homme, ni une femme, ni un enfant, ni aucun animal, ni aucun rayon de soleil. La vie avait déserté ces contrées, comme si elle-même avait été emporté par la Bëkalite.

- On ne nous avait pas menti, apparemment, dit Ergaïl en ralentissant son cheval au passage d'une masure abandonnée. Tout cela est très préoccupant.

- Où sont passés tous les Tanaks ? La bête ne les aurait pas tous emporté avec elle…

- Non, John, ils ont eu peur, et sont partis d'eux-mêmes.

 

Les autres îles ne furent pas plus habitées, et c'est sans croiser âme qui vive que nous traversâmes la partie australe des îles éclatées. Passant bientôt sur un îlot rituel, nous nous sommes surpris à contempler la beauté des Brëgans de pierre, ces grands bustes qui semblent être crachés par la terre elle-même.

Façonnée dans un seul bloc de granit noir, la statue toise le pèlerin d'une bonne dizaine de pieds. Sa surface rugueuse renvoie les rayons blafards du soleil, et son regard pénétrant, impassible pourtant, est proprement mystérieux, et magnétique.

Impossible pour autant de discerner une statue d'une autre, elles étaient toutes rigoureusement identiques.

- … Magnifique, murmura à mi-voix Näavi, ses grands yeux d'elfe écarquillés.

- Nul ne sait qui les a taillé. Voila bien une des merveilles de ce monde, amis, dit Yegör en continuant sa route, sans jeter un regard aux Brëgans.

 

Poussant la lourde porte de la Grande Maison, Ergaïl nous fait signe d'entrer.

- Allez, allez, il n'y a rien ici non plus.

Puis, s'avisant que la lumière déclinait de plus en plus, il ajouta :

- Nous avons cherché toute la journée, et pas de trace du Nerdëim. Je suggère que nous nous arrêtions ici pour la nuit, afin de laisser les chevaux se reposer, et nous-mêmes par la même occasion.

- Bonne idée, je suis fourbu, s'empressa de répondre Yegör, qui trouva cependant assez de force pour sauter prestement de son cheval.

 

Tous les autres dorment… tous sauf moi. La nuit a jeté un voile noir sur le pays. Je soupire, et décide de sortir.

Nous nous sommes établis au fond de la Grande Maison, la demeure du chef de comté, dans cette petite île d'Elias.

Etrange qu'ils aient bâti leur cité-forte sur la plus petite île de l'archipel, mais enfin …

Je traverse la petite pièce plongée dans l'obscurité, passe un long couloir en arcade, et débouche sur une grande halle soutenue par d'épaisses poutres de bois. Il y a trop peu de lumière pour que je puisse apprécier la beauté des architectes du nord, tout ce que je vois n'étant qu'une bouillie informe de gris et de noirs.

"La nuit, les tatous restent gris"

J'entrouvre la grande porte du vestibule, et un air froid s'engouffre. Dehors, pas un son. Un silence de mort.

Je sors, et m'avance un peu, jusqu'à un tas de bois entassé dans un coin.

- Risquons-nous à faire un peu de lumière, dis-je en regardant Aby, dont les prunelles ne distillaient que deux minuscules points blancs dans l'étendue noire.

Je prends quelques bûchettes, peu épaisses, et les disposent en vrac sur le sol, un peu plus loin, puis enflamme le tout avec de l'essence de coaltar trouvée dans une gourde un peu plus tôt.

Le feu crépite, et chaque claquement résonne comme si ce fut un grondement de tonnerre dans le lointain.

 

Aby se relève, s'étire, et commence à glisser le long de ma manche, en se raccrochant avec ses griffes par endroits. Arrivée sur le sol, elle se rapproche du feu, et se couche en rond, frissonnante.

- Si tu avais froid, tu aurais du rester à l'intérieur au lieu de me suivre, ma bleuette.

Elle se tourne vers moi, et me lance un "Drüüu" à peine audible, les yeux mi-clos.

- Te voila bien fatiguée, ma pauvre petite.

Puis, attrapant un pan de mon manteau, je le ramène sur elle, le rassemblant comme une couverture sur la feu-furette.

 

- Je dérange ?

Näavi penche la tête vers moi. Je lui réponds à mi-voix :

- Non, non, assieds-toi donc.

- Merci.

Et, prenant place, elle me lance :

- Que fais-tu ?

Nonchalamment, je lève la pointe de ma plume du carnet que je griffonne.

- Ca, vois-tu, c'est une chose qui me tient à cœur.

Tournant la tête pour voir le texte de biais, elle lit : "La Lune de Sang, Livre Premier. La Compagnie de la Lune"

- Tu écris sur …?

- Oui, j'avoue que cette histoire, qui m'a marqué comme tant d'autres avaient pu vivre cette période, m'a toujours fasciné.

- Mais c'était il y a au moins un millunaire de cela. Tu ne peux pas être aussi vieux.

- Je ne suis plus un jeune homme. 80 années se sont écoulées, en effet, mais j'en étais.

Elle a un regard intrigué.

- Tu n'es pas humain, toi.

J'esquisse un petit sourire.

- Pas vraiment, non. Ici, où là, je voyage. Depuis un moment, je me suis arrêté ici, mais qui sait, d'ici quelques temps, je pourrais peut être repartir en Outremonde, voir si les autres portes ouvrent d'autres histoires.

- Que veux tu dire ?

- Peu importe, ce serait trop long.

Puis, cherchant à éviter le sujet, voyant qu'elle ne lâcherait pas le morceau, je lui demande :

- Tu les as rencontré toi, déjà ?

- Qui donc ?

- Eux, réponde-je en tapant sur le carnet.

- La Compagnie ? Non, ne sois pas bête. Ils avaient une elfe sylväine avec eux.

- Et donc ? Dame Lunäa n'était pas de celles qui mettaient une barrière entre les peuples. L'œil-de-jade fut son compagnon, tout de même.

- Ma foi, oui… Tu les as déjà croisé ?

- Il y a longtemps, oui. Par deux fois. J'eus la triste chance de suivre l'évolution de leur périple par deux fois… au pire moment.

 

Je remonte une rivière calme, a demi allongé dans une barque.

Transporté dans ce frêle esquif, je pagaie lentement, lentement, entre les rameaux d'arbres enneigés, qui ploient doucement, touchant presque la surface de l'eau.

Finalement, à un virage, j'arrive devant une grande porte, taillée en deux battants dans le roc d'une falaise grise.

A sa gauche, est assis sur un trône de pierre, un homme gros, gras, joufflu, et au crâne dégarni sur le dessus.

Les pauvres cheveux qui lui restent se battent, s'emmêlent, autour de ses oreilles et de sa nuque.

- Tu veux entrer ?

- Qu'y a t il derrière ces portes ?

- Ca dépend de ce qu'il y mettra … À l'envie. Tu entres où tu n'entres pas.

- Pourquoi pas…

Soudain, je sens un poids sur mon épaule s'étioler, puis disparaître. Je tourne la tête. Rien. Je regarde partout, sur l'autre épaule, dans la barque, sur la berge. Rien.

Une autre voix se fait entendre alors

- Le furet est à l'intérieur, ou plutôt le feu-furêt puisqu'il la nomme ainsi.

Ce n'est plus un homme joufflu et jovial qui est assis sur le trône, mais un vieillard aux bras décharnés, dont le visage est caché sous un masque en forme d'amande trop grand pour lui, si bien qu'il doit le tenir avec ses mains. Le masque représente, avec force couleurs et traits divers, deux grands yeux globuleux et hypnotiques.

- Montres voir tes mains, je te dirais si tu passes.

Je tends mes mains devant moi, et voit avec stupeur qu'elles sont longues, blanches et fines, et pourvues de nombreux bracelets noirs aux poignets. Pris de stupeur, je les arrache et les jette à l'eau. Les morceaux de bracelets, brisés, coulent un instant, puis se mettent à vibrer, et s'enfuient dans le courant comme des anguilles.

- Mais qu'est ce que …

Me penchant au-dessus de l'eau, je ne vois pas mon visage, mais celui d'une jeune femme, aux cheveux mi-longs, sombres tirant sur le roux volcanique et aux deux yeux verts un peu tristes.

- Fais voir tes mains de plus près, allez, allez.

Maintenant, c'est un homme à la peau tirée, aux cheveux gris cendre et avec une balafre qui lui traverse l'œil droit, laissant dans son sillage une pupille blanche, opaque.

- Montres.

Je tends les mains et voit des cicatrices sur mes poignets. Trois à chaque, probablement faites avec un couteau. Avant que je ne puisse les cacher, il m'attrape les avant-bras, avec des mains froides, métalliques.

Ce n'est plus qu'une balle de métal avec deux petits yeux en losange situés tout en bas, qui flotte dans l'air.

- Comment faites-vous pour …

- Changer de forme ? Facile, il suffit d'être plusieurs dans un même corps. C'est fou quand on a tant de possibilités. Tiens, regarde.

Et soudain, il se fond, et se change… en moi. Celui que je me rappelle être.

Je lui dis, sans beaucoup d'émotion :

- Tu ne m'as pas beaucoup parlé. Même, pas du tout.

- Toi non plus.

- Et quand, pour moi ?

- Quand tu jouais, par exemple. Mais enfin. Entres maintenant, la porte t'es ouverte, elle n'est là que pour toi… Mais ça ne veut pas dire que le monde a été façonné ainsi. Ce n'est qu'une porte que l'on aime à t'ouvrir, pour que tu puisses t'étendre en ces contrées.

 

- John… John. Eh.

- Mmh ?

- Tu étais ailleurs, me dit Näavi.

- Probable… ou bien, ce n'était pas moi.

- Quoi ?!

- Rien. Tu devrais aller dormir, lui dis-je.

Elle me regarde un instant, puis elle demande, la voix un peu timide :

- Tu viens aussi ? Il reste un peu de place dans mon couchage…

- Merci … mais non. Va te reposer, je n'ai pas sommeil.

Je l'embrasse sur la joue, et elle se lève, penaude, avant de regagner la Grande Maison.

Je la regarde s'éloigner.

- Ce n'est encore qu'une enfant.

Puis je sors une flasque de ma poche intérieure, et commence à boire une lampée…

 

par John L. Kurtiss publié dans : Carnets de route
Jeudi 13 mars 2008
Je le vois, étalé de tout son long à nos pieds. Il est mort. Le souffle court, les bras douloureux, je rengaine mon épée et, mes jambes ne me soutenant plus, m’écroule.
Yegör tapote du pied les babines du monstre qui se retrousse, dévoilant une rangée de dents luisantes, miroitantes. La lèvre remonte jusqu'à la joue, pliant les écailles du monstre, puis retombe, glissant sur une canine de la taille d'un homme.
- Il est mort, pas d'erreur.
Puis, parlant fort, il lance :
- Bläk, tu a trouvé ce qu'on cherchait ?
Pas un son en réponse, puis une tache se forme au niveau de l'abdomen de la bête, et Bläk sort bientôt de son ventre, tenant dans ses mains une masse gélatineuse, suintante et toute veinée.
- Pourquoi ne pas lui avoir ouvert le ventre pour récupérer ce cœur, demande-je.
- C'était préférable, John, me répond Ergaïl, appuyé sur son épée.  La cage thoracique de ce monstre est trop dure. Autant aller creuser les monts Vanaheim avec une rapière à saumon.
- Forcément, vu comme ça…
 
 
                Notre voyage fut particulièrement long, trop long à mon goût, en raison du peu d'évènements qui se sont déroulés entre notre départ et le jour où nous vîmes enfin les littoraux ciselés et chaotiques des îles éclatées.
Cela dit, je pense qu'il convient de retracer notre route, à la faveur d'une mémoire qui pourrait devenir défaillante…
 
Hors donc, prenant le chemin depuis Cerïs, le Nord nous tendait les bras, et c'est sillonnant entre les bosquets et traversant les rivières que nous sommes remontés par les plaines de Greenfell, à l'Est des Monts de Dürin.
Passant outre la Marche Blanche, ravagée par une vague de Bëkalite (une fièvre ressemblant à s'y méprendre à la peste, à ceci près qu'elle est nécrosante) depuis plusieurs lunes, nous longeâmes la Crique d'Abelas-Tien, les baies blanches.
Hélas, le spectacle des vergers en fleurs ne nous fut pas offert, la pluie tombant drue nous effaçant du regard les arbres bourgeonnants.
Näavi eu à cette occasion un relent de nostalgie…
 
- Un souci, demanda Ergaïl, mettant son cheval à la hauteur de celui de la Nedëranne.
Celle-ci, les yeux perdus dans le vague, ne répondait pas. Le prêtre rejeta une mèche de cheveux qui tombait sur son arcade, et vit qu'elle avait pleuré.
- Que se passe-t-il, Näavi, enfin ?
- Rien, Ergaïl, rien … Ou plutôt si. Ce paysage me rappelle de trop mauvais souvenirs.
- Mmh, je comprends. Ne vous en faîtes pas, nous serons bientôt loin d'ici. Chassez ces vieux cauchemars, ils ne peuvent plus vous tourmenter de nouveau.
Un peu plus loin, chevauchant de front avec Yegör, je lui demandai alors :
- Que lui arrive-t-il ?
- Là, mon ami, nous avons affaire à une réminiscence… Comme quand on se souvient d'une chose enfouie en goûtant un morceau de gâteau que l'on aimait dévorer étant gamin. Cela vous est-il déjà arrivé ?
- Ma foi oui, mais que… ?
- Justement, notre petite elfette, comme vous le savez, fait partie de la race martyre de la dernière guerre… Toute sa race décimée, envoyée à Az-Kaläab, torturés, mutilés, violés… même à une échelle de vie d'elfe, un traumatisme pareil étant enfant marque, et ce, à jamais.
- Je vois, c'est triste.
- Triste, triste, elle a eu de la chance d'en avoir réchappé surtout.
- Vous êtes toujours aussi peu empathique avec les autres, Yegör ?
- Hélas, mon bon ami, j'ai vu déjà trop de saletés dans ce monde pour me plaindre de quoi que ce soit, ou pouvoir réconforter qui que ce soit.
 
 
- Qu'en ferons-nous maintenant, demande-je.
- Le cœur est plus une marque de notre victoire sur le Nerdeïm qu'autre chose. Mis à part quelques potions auquel il pourrait servir d'ingrédient, je doute qu'il ait une utilité quelconque, et le garder tel quel le ferait moisir… Organique oblige, répondit Yegör.
 
 
Notre périple jusqu'aux archipels du Nord nous contraint bien sur à nous arrêter, et ce, de nombreuses fois pour dormir, récupérer un peu.
Et justement, un soir, alors que nous étions établi dans une petite clairière dans un bosquet près de la rivière Tenedas, au centre est d'Antalion, le feu crépitait. Peu de choses à se mettre sous la dent, les provisions étant rationnées en raison du voyage, j'optais pour un grappe de fruits décrochée à un arbre un peu plus loin. Les autres m'emboîtèrent le pas, et ainsi nous eûmes tous la panse remplie sans assécher les provisions.
Tandis qu'Aby jouait avec une noix – ou plutôt se battait avec, la jetant contre les pierres dans l'espoir vain de la casser – Ergaïl prit soudain le fruit et serra le poing. Un craquement se fit entendre, et lorsqu'il rouvrit la paume, la noix était brisée. Il la tendit à ma bleuette, qui la prit bien vite et grimpa sur mon épaule pour l'engloutir goulûment.
Après quoi, le prêtre retira nonchalamment quelques morceaux de la coque qui s'étaient fichés dans la chair.
- Vous avez une bonne poigne, dis-je avec un brin d'admiration.
- Oh, vous savez, cette main là ne craint plus rien, ni tout le bras d'ailleurs. Depuis que je me suis fait estropier le nerf de l'épaule par un coup de Mortensen …
- Vraiment ? Mais qui vous a fait ça ?
Il y eu un silence, les deux autres compagnons se tournant l'un vers l'autre, faisant semblant de rien.
Ergaïl avait plongé son regard dans le feu. La mine sombre, ses pupilles oscillaient de gauche à droite de façon frénétique. Il se souvenait.
- Mon père, finit-il par lâcher. C'est mon père qui m'a fait ça. C'était un guerrier, mais il s'était pris d'affection pour l'hydromel… un peu trop à notre goût, ma mère et moi. Plus il s'enfonçait dans la boisson, plus il était violent, et imprévisible. Si bien qu'un soir, alors qu'il rentrait soul comme une barrique, ma mère voulut partir avec moi, le fuir. Fuir cet homme méchant, qui passait maintenant son temps libre à la frapper.
Mais il ne l'entendit pas de cette oreille, et alla chercher son arme, qu'il rangeait dans un placard… Il l'a tué, il a décapité la femme qu'il aimait, et voulut faire de même à son fils, emporté par sa rage, sa folie furieuse. J'ai juste eu le temps d'esquiver le coup pour ne pas me faire fendre le crâne en deux, mais j'avais été touché à l'épaule. Après avoir essayé de fuir dans toute la pièce, j'ai attrapé une épée et je lui ai planté dans le ventre… J'ai tué mon propre père.
- Sang noir… Je suis désolé de vous avoir replongé dans ce souvenir. Pardonnez-moi, Ergaïl.
- Non, non, ne vous en faîtes pas, les corneilles sont déjà là pour me le rappeler. Tous les jours que les Vanaheim font.
- Les corneilles ?
- Elles sont là, elles me parlent. Vous verrez bien… vous verrez bien …
 
 
par John L. Kurtiss publié dans : Carnets de route
Jeudi 14 février 2008
Notre groupe chevauche vers le Nord, et le temps est encore bien frais pour apprécier le soleil, pourtant rayonnant sur les plaines.
A la midi, nous nous arrêtons dans un bosquet, à l'écart des pâturages, moins par souci de se mettre à l'ombre de ces rayons aveuglants du zénith, que de se cacher du regard d'un quelconque voyageur.
Je mets pied a terre, et découvre le col de mon manteau, où s'était réfugiée Aby, qui saute illico pour aller fouiner vers Yegör. La feu-furêtte sauta sur son dos et entreprit de renifler cette bosse noire étrange, jusqu'à ce que Bläk sorte un bras et balaye de la main pour la faire se sauver. Aby couina, hérissa le poil, et couru jusqu'à moi, me grimpant sans ménagement sur la jambe, en m'enfonçant les griffes dans la chair.
 
Le petit homme tourne alors la tête, et, d'une voix grailleuse, sermonne la créature :
- Bläk, ça suffit. Est-ce que je lui dis quelque chose, moi ?
Puis, s'adressant à moi, et surtout à ma bleuette, ajoute :
- Excusez-le, messire. Il a beau être de bonne compagnie, le contact lui est parfois désagréable. J'ai beau essayer de l'éduquer un peu, il ne veut rien savoir. Eh, que voulez-vous, vu mon propre caractère…
- Ne vous en faîtes pas, ce n'est rien. Ca apprend à cette petite fouineuse la prudence, n'est-ce pas, ma bleuette ?
Tout en caressant son poil bleu, je me rapproche de Näavi, occupée à attacher la bride de son cheval autour d'un arbre.
- Qu'est-ce qu'il y a entre Yegör et cette bestiole, enfin ? Navré de vous demander cela à vous, mais j'ai peur de le froisser par une question mal venue, dis-je en baissant la voix.
Elle sourit.
- Disons que certains sortilèges ont parfois des propriétés étonnantes. Voyez-vous, Yegör était autrefois, il y a de cela quelques décades maintenant, un apprenti d'un élémentaliste d'ether, dans un coin reculé de Tanathön. Je ne me rappelle plus son nom, ce devait être Merwïn, quelque chose de ce genre… Bref, un beau jour, ce mage voulu tester sa nouvelle formule. Yegör, à l'époque affreusement naïf, convaincu par les paroles de son maître, qui lui prédisait des effets somme toute bénins – alors que ce vieux croulant ne savait absolument pas ce qu'il faisait avec sa potion – avala d'un trait la fiole que lui avait tendu l'élémentaliste. Inutile de dire qu'il passa la pire nuit de sa vie, une impression qu'on vous arrache les boyaux par la gorge, et le lendemain matin, au lever, il constata que son ombre avait disparu.
- Disparue, vous dites ?!
- Envolée. Aucune trace nulle part. Il s'en alla à toute vitesse vers la chambre de son maître, et, dans le couloir, tomba nez à nez avec son ombre… qui marchait, se mouvait comme vous et moi… Bläk.
Puis, se retournant pour prendre quelque chose dans son sac, conclut :
- Depuis, bien qu'ils soient totalement séparés l'un de l'autre, ils ne se quittent pas, sauf en de rares occasions.
- J'ai bien essayé de le coudre à moi, mais étonnamment, Bläk n'a pas voulu, lança Yegör en riant. Allez savoir pourquoi.
- Veuillez me pardonner, je pose des questions indiscrètes, m'excuses-je.
- Pensez donc, messire, peu m'importe maintenant, le vieux croûton se délecte des racines depuis quelques temps… Cette histoire est loin derrière nous, hein le noiraud ?
Pour toute réponse, Bläk sortit sa tête de la bosse et hocha vigoureusement.
 
- Dîtes-moi, vous aimez, me demande soudain Ergaïl, alors que nous sommes tous deux assis sur un tronc, en train de manger.
- Je vous demande pardon ?
- Eh bien, poursuit-il, les yeux rivés vers l'horizon, vous arrive-t-il de rêver la nuit à une personne qui vous manque ?
- Oui, cela m'arrive… Parfois … Je dirais même que c'est là le premier signe qui me dit que je me suis attaché.
- Car cela veut dire que vous avez un manque, un vide… mmh. Et où est cette personne actuellement ?
Je pousse un soupir, tout en grattant la tête d'Aby, qui ronronne sur mes genoux.
- Ma foi, je ne sais pas trop. Elle va, elle vient. Elle a bien un pied-à-terre à Bfëll, mais j'ai le sentiment qu'elle s'y ennuie un peu. Tout du moins, elle a changé. Tout cela n'est pas facile, vous le comprendrez, Ergaïl.
- Ma foi non, je ne serais pas celui qui vous contredira. Les femmes, j'en ai eu bien assez dans ma vie pour savoir qu'on les aime, même si elles peuvent faire souffrir…
- Non, elle ne me fait pas souffrir. Je ne dis pas que nos petites conversations ne tombent pas parfois – un peu trop souvent à mon goût d'ailleurs -, dans une dispute qui dure quelques heures, mais sinon, ça me va très bien…
- Et elle ?
- Elle ? Elle, je ne sais pas si elle s'en accommode. Parfois, je me dis qu'elle ne m'aime plus du tout. Que je la rebute.
- Elle ne vous aime pas ?
- Pas comme je l'aime, moi. J'ai appris à faire avec, ça n'est pas la première. Je profite des quelques instants.
- "La vie, c'est une série de moments. Il faut tenter sa chance". Mais comment faîtes-vous pour vous parler, vous m'avez dit ne pas savoir où elle se trouvait…
Je sors alors de ma poche le petit carnet aux pages jaunies.
- Ah, le Mör-Neln.
- Vous connaissez ?
- Oui, oui … belle invention, n'est-ce pas ?
Ergaïl me tape sur l'épaule d'un geste amical, et se lève du tronc. Alors qu'il époussette le bas de son manteau, tenu à la ceinture par une martingale de cuir beige, je lui demande :
- Mais au fait, pourquoi me demandez-vous tout ça ?
- Je suis curieux, me répond-il d'un air malicieux. Et puis, c'est le jour de la Fête de Ressä-Tien , par chez moi, aujourd'hui.
- Les Baies Rouges, la fête de l'Amour ? Vous êtes donc de la Crique d'Abelas-Tien ?
Puis, après un temps de réflexion, j'ajoute, en regardant Aby avec un regard tendre :
- Je n'aime pas beaucoup cette fête arrangée. On ne prouve pas son amour un jour par an, mais tous les jours … Ce sont ces petites choses que l'on fait qui comptent.
- C'est un point de vue qui se défend… surtout lorsqu'on est amoureux. Mais enfin, assez parlé, John, il est temps de nous remettre en route. Vous venez ?
 
par John L. Kurtiss publié dans : Carnets de route
Lundi 11 février 2008

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par John L. Kurtiss publié dans : Carnets de route
Jeudi 31 janvier 2008
L’impression de passer d’un état léthargique de bonheur à une ombre qui passe dans le paysage. Celle-ci en est bien noire, annonciatrice de nuits peu avenantes. Nous verrons bien…
Ergaïl commence son récit :
- Depuis longtemps, des temps immémoriaux même, la Confrérie des Chasses-Ombre traverse la terre pour défaire les sombres créatures qui l’habitent. Nous sommes les gardiens de la magie de Nänno, et nous servons ce que d’aucuns appellent de façon manichéenne le Bien. Nous ne sommes pourtant pas bien vu des habitants dont nous parcourons les terres, du fait de nos manières expéditives, et de cette vague rumeur, fantaisiste mais tenace, qui souffle que nous oeuvrons pour le compte de l’Ombre.
Il nous est ainsi ardu de trouver quelque homme aguerri pour nous aider dans nos missions, tant à cause des périls annoncés que du fait même que notre condition les repoussent.
 
- Je suis prêt à vous aider.
- Fort bien, fort bien. Alors, écoutez, poursuit-il en abaissant la voix. Là-haut dans le Nord, dans les rivages des îles éclatées, notre ordre nous envoie enquêter sur des évènements pour le moins étranges… des pêcheurs, qui rentrent au port de Samos, par exemple, ont rapporté des villages fantômes, plus un habitant dans les îles … et que le poisson a migré vers des terres plus accueillantes.
- La pêche devait être de plus en plus mauvaise, et les populations sont parties, sûrement.
Je vois Näavi qui hoche gravement la tête de gauche à droite, signifiant un non catégorique.
- Personne ne les a vu… Aucun port n'a accueilli de bateau en provenance de ces îles, transportant ne serait-ce qu'une simple chèvre. Nos archives nous montrent qu'auparavant, y vivait une bête, le Nerdëim…
- Qu'est-ce donc ?
- Un serpent des mers, dont la race est normalement annotée comme éradiquée.
- Mais comment pouvez-vous être sûrs qu'il s'agit de cette bestiole ?
- Aucune certitude… En tous les cas, il nous faut nous rendre sur place, et constater. Il n'apparaît pas normal que tous ces gens se soient évaporés…
Je réfléchis une seconde, engloutit le reste de l'hydromel, et pose la chope dans un entrechoc feutré.
- Bien, je vous accompagnerais.
 
 
Näavi et Ergaïl mènent la marche, montés sur leurs chevaux, tandis que je caresse machinalement Aby, qui s'est endormi sur la crinière de Peÿlos.
- Fatigué, mon petit maître… Repose-toi, il semble que le voyage va être long.
Puis, m'avisant soudain d'un détail, je lance à Ergaïl :
- Mais, vous parliez tous deux d'un quatrième compagnon … Il ne me semble pas que nous soyons plus de trois dans ce groupe.
- Détrompez-vous, répond Näavi. Le quatrième membre de notre équipée ensauvagée nous attend en dehors de la ville.
- Tiens, et pourquoi cela ? Aurait-il quelque réticence à l'égard de cette ville ?
- Ce serait plutôt le contraire s'il venait à se montrer. Yegör est… compliqué, vous vous en rendrez vite compte.
 
 
Quelques temps après, nous passons derrière une petite colline, nous cachant maintenant aux yeux de la ville, qui s'étend au loin.
Ergaïl donne un coup de bride, et s'arrête net.
- Il devrait être ici. YEGÖR !
Nous attendons quelques instants, puis une ombre dépasse soudain d'un rocher à ma droite. Une tête ronde, entièrement noire, sans yeux ni bouche, mis a part deux longues oreilles, ressemblant à des antennes, plantées comme des cornes molles de part et d'autres de cette sphère. Se levant soudain, je vois apparaître un tronc informe, deux bras semblables en forme à ses oreilles, et deux jambes terminées par des pieds ovoïdes, sans orteils.
Il est complètement noir, sans jointures, ni ongles, ni cheveux. Une tache d'encre qui ressemble à un homme.
- Qu'est-ce ceci ? C'est ça, Yegör ?
Ne prêtant pas attention à ma question, Ergaïl s'adresse à la créature :
- Va chercher Yegör, s'il te plait.
Et le petit bonhomme s'en retourne dans les rochers en agitant dans tous les sens ses antennes.
Il revient quelques instants plus tard, avec un petit homme, à peine plus haut que lui, la peau burinée et ridée de part en part. Sous ses paupières tombantes pétillent deux yeux très clairs. De vieux cheveux, gris et disparates ornent son crâne qu'il dissimule presque immédiatement en rabattant sa capuche sur son nez, qu'il à long et cassé.
Il tourne la tête vers le bonhomme d'encre, et met sa main dans la sienne. La créature s'étire alors, se tend, puis fond sur le bras du vieil homme, cheminant entre les plis de son manteau, et enfin se tasse en boule, faisant du petit homme un bossu.
Stupéfait, je n'arrive pas à articuler ma question :
- Mais que… que… comment, qu'est-ce… ?
- Ah, je vous avais dit que cela vous étonnerait vous-même. Voici Yegör, et le petit alf que vous avez pu voir, qui nous l'a gentiment amené, c'était Bläk.
A ces mots, le long bras de Bläk émerge de la bosse et me fait un signe.
- Il vous dit bonjour.
 
par John L. Kurtiss publié dans : Carnets de route

 "Edya Acatäsh, grand dieu des voyageurs"

Aspenn, terre de légendes et de mystères... Même si de sombres évênements ont entaché de sang les hautes plaines de notre terre, j'aime encore à m'y égarer, perdu dans mes pensées. 

 

Ce que vous lirez dans ces lignes, parfois pur produit des chimères du tabac du Sud et de l'hydromel local, n'est certainement pas écrit pour la postérité, et d'ailleurs ne sera peut être même pas compréhensible à certains.

Mais laissez-moi vous servir de guide, et vous comprendrez que l'on peut s'évader... même dans son esprit.

 

Mon nom est John, et je vous souhaite la bienvenue à Andëmiss Cité-Folle.

 

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